IMAGINATION, ACTION, SUCCÈS

IMAGINATION, ACTION, SUCCèS

Marc Labelle

La catastrophe linguistique judiciaire survenue récemment était
prévisible. Elle a deux causes : le fédéralisme de harcèlement et l’attentisme du
gouvernement Bouchard. Les agitateurs fédéralistes sont convaincus que la dynamique de
la libération québécoise sera jugulée par le jeu d’une patiente stratégie d’usure.
Celleci ne date pas d’hier. En voici les grandes articulations : la Conquête territoriale
de 1760, l’écrasement de la Rébellion de 18371838, l’annexion politique de 1840, la
minorisation démographique de 1867, la banalisation totale de 1982. Cette dernière fut
couronnée par une Constitution unilingue anglaise récupérée dans le but de phagocyter
le dernier acte sérieux de la résistance québécoise : la Charte de la langue
française.

Selon les institutions fédérales, le Québec abrite une grosse
communauté linguistique aux tendances ethnicistes. La Cour suprême fédérale s’est
pourtant montrée magnanime en tolérant que les affiches québécoises recèlent un baume
de French atmosphere. Les colonisateurs misent sur l’incapacité du Québec
provincialisé d’intégrer adéquatement l’immigration afin d’achever lentement mais
sûrement la canadianisation du Québec. L’espèce souchienne sera prise au piège
dans son propre foyer.

Simple caprice d’une jugeasse sadique qui n’aurait pas respecté la
directive de la Cour suprême, ce jugement ? Non, il s’inscrit dans la stricte logique
d’un régime politique qui ne reconnaît ni les droits collectifs ni le peuple
québécois. Vous aviez cru au très désiré consensus établi autour de la paix
linguistique ? Quelle paix, désirée par qui ? Déchantez : le peuple québécois vit sur
un volcan instable depuis 1760. Dans le camp ennemi, on appelle ça l’incertitude
politique
. Cela fait deux siècles et demi que les Québécois sont condamnés à
justifier leur langue par la lutte. En langage judiciocrate, ça signifie avoir le fardeau
permanent de la preuve. Mais ne fautil pas tenir compte de la possibilité du «
renversement du fardeau de la preuve » ? Oui, à la condition que le renversement
renforce la crédibilité et le prestige de la tour de Pise. Y veilleront les gardiens du
seuil, ces carpettes canadiennesfrançaises qui, de toute façon, remettent déjà en
cause la prédominance du français dans l’affichage et ailleurs plus tard. En
proclamant tout dévotement que l’important consiste à ce que « le français soit là
», comme une pièce rapportée ou plutôt reportée, dans la merrrveilleuse mosaïque
canadienne.

Sachons faire face à l’agression judiciaire en étant prévoyants. Le
juge en chef de la Cour suprême canadienne prétend qu’il prend sa retraite parce qu’il
aurait perdu le feu sacré. Le vrai fondement igné qui empêche le juge de siéger au
sommet de l’empyrée judiciocratissime, n’estce pas l’insupportable devoir de réserve
découlant normalement de sa fonction ? Il ne peut réagir au mauvais accueil fait à son
illustrissime avis sur le droit du Québec de disposer de luimême. Lorsque le nouveau
retraité ventriloque du deuxième millénaire expliquera tout innocemment mais clairement
la portée d’un référendum « clair », croyezvous que cela signifiera 50 % des votes
plus un, ou plutôt un résultat de type conclave chrétien, c’estàdire les deux
tiers du scrutin ?

Alors un peu d’audace : que le gouvernement du Québec crée
immédiatement « la Cour suprême du Québec ». Holà ! qu’estce que cette suggestion
vertigineuse ? Du calme, plusieurs provinces possèdent leur Cour suprême. De même que
l’appétit vient en mangeant, le goût de la liberté vient en agissant… Que l’on dote
la Cour suprême québécoise de la fonction ultime de défendre et d’illustrer la
liberté du peuple québécois de déterminer son avenir, ainsi que de protéger ses
instruments démocratiques, tels la primauté de sa politique linguistique et de sa Charte
des droits et libertés, le référendum à majorité absolue des voix, la souveraineté
de l’Assemblée nationale. Tenons des états généraux afin d’adopter notre propre projet
de Constitution, avant même l’indépendance officielle. Mais ça va rager à Ottawa !
Bien oui. Efficacité est synonyme de politique du fait accompli.

D’autres suggestions d’actions gagnantes ? La création d’une
quatrième instance permanente de pouvoir, indépendante des pouvoirs exécutif,
législatif et judiciaire de tous les paliers de gouvernement : un authentique
Conseil de la langue française, ayant primauté sur les autres pouvoirs en matière de
politique linguistique. (On choisira une formule qui rendra ses membres imputables devant
le peuple, avec possibilité de destitution pour incompétence.) Mais Johnson, Dion,
Tyler, Bertrand, Galganov et tutti quanti vont râler ! Bien sûr. Alors soyons
déterminés : établissons ce nouveau CLF par référendum. Et pourquoi pas un petit
référendum ou une question B (notre plan B) pour rapatrier à Québec tout
l’impôt sur le revenu, conformément à la lettre et à l’esprit de la Constitution de
1867 ! Finies les agressions fiscales.

Il y a une différence essentielle entre nous et le camp ennemi :
Ottawa ne peut obtenir l’appui du peuple québécois en faveur du statu quo constitutionnel
; le gouvernement fédéral craint comme la peste cet outil démocratique par excellence
qu’est le référendum. S’il prend la Décision de réaliser l’indépendance
que ce soit à la pièce ou en bloc , le gouvernement du Québec, lui, peut
conjuguer ses efforts à ceux de la société civile. Néanmoins, si le premier ministre
Bouchard se contente, à partir du Bunker, de regarder passer le train
transcanadien en espérant que les conditions gagnantes tombent du ciel, celui du ronflant
équilibre budgétaire par exemple, les Québécois se lasseront. Même les souverainistes
se surprendront à détester les représentants d’un bonasse gouvernement qui ne savent
que se plaindre des invasions d’Ottawa. C’est là précisément le piège de la stratégie
du gouvernement fédéral.

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19991202

La Brèche (ppp.atreide.net/cso/ba)