FRAGILE EN SA DEMEURE

FRAGILE EN SA DEMEURE

Le gouvernement du Québec n’a plus qu’un simulacre de législation linguistique. La
loi 101 est en lambeaux. Les Québécois ont du mal à se faire à l’idée et ils sont
encore bien tentés de se payer de mots, de se gaver de symboles creux en essayant de se
faire croire que la Charte de la langue française a encore une quelconque efficacité. La
réalité, c’est que le travail de sape constant dont les législations linguistiques ont
fait l’objet a atteint son but ; les multiples restrictions que les tribunaux ont
imposées aux volontés du gouvernement québécois démocratiquement élu ont transformé
la Charte en une vulgaire collection d’articles tronqués, de principes émasculés et de
règles galvaudées.

Le jugement de Granby ne fait que rappeler encore une fois que nous sommes en sursis
dans les structures politiques actuelles. Il y a des limites à toujours consentir à se
justifier d’exister. Passe encore que le gouvernement du Québec soit obligé de
reconnaître l’efficacité de la stratégie fédérale; passe encore que ses ministres
tendent l’autre joue en endurant les insultes d’Alliance-Québec et la démagogie du Parti
égalité; passe encore que l’écho médiatique répercute encore la tentation
démissionnaire de ceux-là qui voudraient bien qu’on mette la question sous le boisseau
en prétextant une " paix linguistique" qui n’est rien d’autre que l’acceptation
et la minimisation de tous les reculs. Mais de là à voir un gouvernement, souverainiste
de surcroît, se laisser placer sur la défensive, il y a de quoi rester totalement
médusé devant notre extraordinaire capacité d’auto-dénigrement et de ce qu’on désigne
si bien dans la langue de Durham : le " self-defeating."

Timorés jusqu’à la bêtise et l’insignifiance, rongés par la culpabilité d’exister
et obsédés du désir névrotique de plaire à nos maîtres, allons-nous toujours
recommencer? La cause est pourtant entendue : le Canada, les Canadiens ne tolèreront
notre présence que dans le folklore et les symboles creux. La Loi sur les langues
officielles du Canada constitue l’ultime concession. Il n’y a rien de plus à attendre,
rien de plus à gagner. Tout le reste est affaire de consentement à l’impuissance et de
tergiversations velléitaires. L’optimisme de commande et les déclarations rassurantes
sur la situation actuelle du français sonnent aussi faux que les airs joyeux sifflés par
des angoissés traversant un cimetière. Le gouvernement du Québec n’a qu’une seule chose
à faire : restaurer intégralement la Charte de la langue française. Et c’est ce qu’il
aurait dû répondre immédiatement au lieu de se laisser entraîner sur le terrain de
l’adversaire et se perdre en arguties à propos de la Cour suprême.

Il est évident que cette solution ne pourra être que temporaire puisque jamais
l’état canadien ne renoncera à la minorisation de notre peuple et qu’il mettra tout en
?uvre pour invalider une autre fois toute initiative visant à réaffirmer le caractère
français du Québec. Seule l’indépendance nous assurera que la volonté démocratique du
Québec sera respectée. Prétendre le contraire ou agir sans tenir compte de cette
donnée fondamentale, c’est s’abuser sur la signification véritable de l’imposition d’une
constitution qui ne nous reconnaît pas comme peuple.

Le jeu des forces continentales ne cessera, par ailleurs, jamais d’exercer
d’impitoyables pressions sur notre identité. Une poussière sur le continent, une
incongruité qui ne cessera d’être agaçante pour les forces de l’uniformisation, tel est
notre destin. Rien ne nous sera jamais acquis. Ceux qui voudraient se convaincre qu’un
jour le confort et la sécurité deviendront des caractéristiques de notre aventure
collective se contemplent dans un miroir aux alouettes. Nous sommes condamnés à
réinventer sans cesse les conditions de notre existence. L’indépendance ne fera que nous
donner des moyens plus efficaces pour assumer notre condition, pour le faire avec des
outils susceptibles de nous permettre de tirer le meilleur parti d’une précarité en
quelque sorte consubstantielle à notre devenir. Une minorité vit, par définition, dans
l’espace du compromis. Une majorité en prise sur son destin vit dans celui du risque et
de l’invention L’écran canadien nous empêche de bien saisir la donne puisqu’il nous
empêche de bien lire nos intérêts nationaux. L’indépendance nous permettra d’exercer
une meilleure vigilance. Mais toujours, le peuple québécois restera fragile en sa
demeure.

Robert Laplante
Directeur

L’Action nationale
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