ESTRIE OU EASTERN TOWNSHIPS

ESTRIE ou EASTERN TOWNSHIPS

Au cours des derniers mois nous avons tous pu observer un certain nombre d’interventions de personnes ou de groupes qui se disent indisposés ou ulcérés par les pratiques de certains organismes qui militent en faveur de la réintroduction du vocable Eastern Townships pour remplacer celui d’Estrie. Le principal porteur du flambeau de cette démarche, c’est l’Association Touristique Régionale (ATR), elle qui pourtant a porté le nom d’Association Touristique de l’Estrie (ou Tourisme Estrie) de sa création en 1981 jusqu’en 1996, année où elle a changé pour Eastern Townships. Comment en est_on arrivé à une telle aberration?

Rappelons d’abord que les régions administratives du Québec existent depuis un bon 25 ans et que la région 05 qui couvre le territoire de Sherbrooke, Magog, Coaticook, Lac Mégantic et Asbestos est désignée sous le nom d’Estrie depuis ce temps. Et techniquement, la région administrative est le point de référence géographique de tous les ministères. Que l’on parle de santé, d’agriculture, d’affaires sociales, d’éducation ou de sécurité publique, la référence, c’est toujours l’Estrie. Comment alors le tourisme peut_il déroger à cette règle?

Les ATR ont vu le jour principalement au début des années 80 et d’une façon générale, leur délimitation géographique coïncidait avec la région administrative, donc, région administrative agricole, touristique ou autres portent toutes le même nom. Sauf que… quand on a délimité les régions touristiques, le législateur a introduit une modalité qui prévoyait que l’on pouvait tenir compte des affinités particulières et des sentiments d’appartenance; c’est ainsi que la région de Thetford_les_Mines et celles de Granby, Dunham, Waterloo ont demandé à être rattachées à l’Estrie plutôt qu’à la Beauce et à la Montérégie respectivement. On doit ajouter, pour être complet, que ce secteur situé à l’extrémité ouest de la région touristique (en fait, les MRC de la Haute_Yamaska et de Brome_Missisquoi) avait déjà un penchant pour l’appellation Eastern Townships mais ils ont accepté de se joindre à l’Estrie qui ralliait la majorité. Avec le temps, ces chevauchements de territoire ont fini par causer des frustrations et des agacements dans les deux MRC précitées, de sorte que celles_ci, à quelques reprises, menaçaient de se détacher de I’Estrie touristique pour se joindre à la Montérégie. Le point culminant de cette crise se situe fin 1995 début 1996. Après quelques mois de tractations, tout s’éclaircit dans les premiers mois de 1996 _ les 2 MRC mettent subitement fin à leurs démarches "sécessionnistes", et tout aussi subitement, Tourisme Estrie annonce qu’à sa prochaine assemblée générale, il sera proposé de modifier le nom de la région touristique, d’Estrie à Eastern Townships, Eastern Townships/Cantons_de_l’Est ou Cantons_de_l’Est/Eastern Townships.

Il n’est pas nécessaire d’être devin pour comprendre le type de tractations politiques qui ont été tenues derrière des portes closes. On a vendu notre sentiment d’appartenance à l’Estrie contre les $$$$ que retire l’ATR des 2 MRC mentionnées. Mais, il n’y a pas que ça.

L’assemblée générale de Tourisme Estrie a eu lieu à la fin de mai 1996 à l’Astrolab du Mont Mégantic. La direction de l’ATR était bien préparée. Quelques semaines avant cette assemblée (et donc quelques semaines avant le vote), sur le site de l’organisme, le changement de nom était déjà présenté comme chose acquise et réglée! La journée de l’assemblée, l’ATR a nolisé un autobus pour amener au Mont Mégantic les votants provenant principalement des 2 MRC favorables au Eastern Townships. à l’heure du vote, il y avait dans la salle 43 personnes habilitées à voter (sur 550 membres, selon les données de l’ATR ). Le résultat fut le suivant: 34 personnes ont choisi Eastern Townships et 9 seulement ont choisi Estrie. Pif_Paf! La cause est entendue; on passe à autre chose! Magog_Orford et Sherbrooke se sont présentés à l’Assemblée avec une résolution en faveur de l’Estrie; elles représentent tout de même 120 M$ de chiffres d’affaires, soit près de 65% des recettes touristiques de l’Estrie en 1996. Mais comme chacun sait, la démocratie de nos jours s’accommode de bien des biais…

Quels arguments ont utilisé les tenants d’Eastern Townships? Je me permets ici deux citations entendues lors de l’Assemblée générale, lesquelles résument assez bien la teneur des débats. Un sympathique représentant de Owl’s Head nous fait part de sa vision très large! "Estrie _ What the hell is that?" Un autre collègue de la région Brome_Sutton est plus explicite: "En dehors du Québec, personne ne sait c’est quoi l’Estrie; Par contre, dans le reste du Canada et en Nouvelle_Angleterre, l’appellation Eastern Townships est bien plus connue. Donc, on a fait une erreur, il y a 15 ans quand on a retenu le nom d’Estrie. Il faut garder le nom qui est notre meilleur vendeur. Moi personnellement, ça ne me dérangerait pas de me faire appeler Martien ou Bozo si ça me permet d’obtenir plus de touristes. Vous allez voir : avec Eastern Townships/ Cantons_de_l’Est , il va y avoir deux fois plus de touristes…" Cette vision va dans le même sens que celle exprimée par le président de l’ATR: " L’Estrie c’est du sentiment; passons maintenant aux affaires!" Foutaise! à la naissance de l’ATR, le tourisme estrien montrait un chiffre d’affaires d’au plus 2O M$ et en 1996, il avait atteint 185 M$, soit presque 10 fois plus en 15 ans. Et c’est avec le nom d’Estrie que ces remarquables réalisations ont été réussies. Pendant la même période, l’ensemble du Québec progressait de 2,5 fois.

Si on voulait être un petit peu méchant, on pourrait ajouter qu’avec l’appellation Eastern Townships, la station de ski du Mont Orford et son golf ainsi que l’Auberge Chéribourg, deux des plus prestigieux fleurons du tourisme estrien ont du déclarer faillite, il y de cela quelques mois à peine.

Comment décoder tout cela alors? Touristiquement parlant, l’Estrie compte des ressources et des potentiels exceptionnels et son rendement actuel peut être poussé encore bien plus loin, ce qui suppose que la région puisse élargir de façon notable la base de sa clientèle. L’Estrie connaît de

réelles difficultés à maintenir sa base dans le Québec francophone; elle se tourne donc vers ses marchés naturels limitrophes hors Québec, lesquels sont anglophones et lesquels aussi ne se sont pas montrés très réceptifs jusqu’ici à notre publicité touristique. Dans ce contexte, le raisonnement de l’ATR semble être le suivant : " Quand j’arrive à Toronto avec le nom Estrie, ça fait trop québécois francophone; c’est mal perçu par les Orangistes. être vraiment nous autres à Toronto, c’est tellement gênant. Si on pouvait leur vendre l’idée que l’on est surtout une région anglophone, une région de Townshippers, ça aurait plus d’impact ! D’abord, il faut se donner un nom qui va vraiment bien décrire cette approche et cacher le plus possible cette épouvantable prolifération de Québécois franco… "

Le retour à Eastern Townships, c’est la négation de la réalité sociologique et politique de notre région à l’orée du 3e millénaire. C’est aussi un bel exemple de prostitution culturelle dans la mesure où, dans l’espoir de recueillir quelques dollars de plus, on est prêt à vendre notre identité, son sentiment d’appartenance et sa réalité structurelle. C’est un peu triste qu’on en soit rendu là; mais il faut rendre à César ce qui appartient à César: les gens qui en 1996 tenaient à l’appellation, sont venus le dire; les autres ne sont pas venus se battre pour défendre leur appartenance à l’Estrie, et paraît_il que les absents ont toujours tort. Assez étrangement on se, réveille aujourd’hui, deux ans et demi après les faits… Serait_il illusoire de penser que Tourisme Québec ou le CRD de l’Estrie pourraient se mouiller sur une telle question?

Un Estrien malgré tout

Roger Nadeau


M. Roger Nadeau est docteur en géographie et professeur de tourisme à l’Université de Sherbrooke.

Texte tiré du Bulletin de nouvelles de la SNQ_Estrie


NOTE DU MEF

Le MEF n’avait évidemment pas été invité à l’assemblée clandestine de l’association touristique Eastern Townships ; nous avons forcément dû réagir après coup.


Mouvement estrien pour le français (MEF)

Courriel: m.e.f.@sympatico.ca

Site: www.mef.qc.ca

(Le 30 septembre 1999)