DU MYTHE DU CHARMANT « COUSIN QUÉBÉCOIS »

Texte publié par l’hebdo Courrier international du 23 mars 1999

DU MYTHE DU CHARMANT « COUSIN QUéBéCOIS »

"Argument" (Sainte-Foy)

"Il faut oser se l’avouer, la relation que les Québécois
entretiennent avec la France est beaucoup plus complexe que les clichés soigneusement
entretenus ne le laissent croire", écrit "Argument". Cette nouvelle revue
québécoise vient de publier un dossier sur cette épineuse amitié franco-québécoise.

A mon retour de France, mon entourage se félicitait de me voir parler
québécois sans accent, ou plutôt avec un léger accent français. On était rassuré,
parce qu’on savait que cet accent disparaîtrait rapidement et que je ne commettrais
pas ainsi le crime absolu de continuer à parler à la française de nombreuses années
après mon retour. Ma résistance à attraper l’accent français s’expliquait
peut-être par l’expérience pénible de la rencontre de certains compatriotes qui
essayaient, tant bien que mal, d’effacer toute trace de leur propre accent. Paris, et
la grande aventure intellectuelle qu’elle peut représenter, est "un alcool qui
monte à la tête", comme l’écrivait André Laurendeau. Pour certains, cet
alcool est trop puissant. Sous l’effet de l’ivresse, ils veulent faire oublier
au plus vite possible leurs origines. Tout aussi pénible et ridicule est, à l’autre
bout du spectre, celui qui résiste au forcing de la culture française en
surenchérissant sur son identité québécoise. Cela donne le Québécois qui aimerait
que tous les Français comprennent immédiatement son accent et ses expressions, qui ne
fait aucun effort pour se mouler aux manières françaises, et qui se fait une gloire de
revendiquer à tort et à travers sa québécitude. Ce dernier, au fond, ne veut
littéralement rien savoir. Serait-ce qu’il soupçonnât vaguement que la fragilité
de son identité ne résisterait pas à une affirmation moins fanfaronne ? Cette attitude
d’affirmation excessive semble d’ailleurs encouragée discrètement par les
Français. Ceux-ci ont en effet tendance à folkloriser les Québécois, à vouloir les
faire entrer de force dans leur petite cabane au Canada. Dans une société aussi codée
que la France, il est important d’assigner au Québécois une place précise et
déterminée. Ainsi le Québécois est le cousin à l’accent charmant, dont on admire
la simplicité et la spontanéité. Il a gardé quelque chose du coureur de bois et du bon
sauvage. Il est celui qui affronte courageusement des blizzards terribles et des
températures polaires. Il rappelle vaguement aux Français leur puissance passée et leur
aventure américaine. Mais en même temps, cette image folklorisante rassure le Français
quant à sa propre place. Le cousin canadien ne le menace nullement ; il demeure étranger
aux enjeux réels de son monde. Au pire, le Français affichera une attitude à peine
déguisée de condescendance et jettera un regard amusé sur l’animal québécois
perdu qui gesticule et s’époumone dans le cirque parisien. Encore là, celui qui
offre ainsi gratuitement une caricature de lui-même est le dernier à se rendre compte
qu’il est victime de son aveuglement […]

Daniel Tanguay