DESTRUCTION COLONIALE DE LA PSYCHÉE

DESTRUCTION COLONIALE DE LA PSYCHéE
Editorial de novembre 2000, Tahiti-pacifique Magazine.

"Le mois dernier, nous avons eu la chance de retourner visiter les
Tuamotu, les atolls de Mataiva et de Tikehau, en couvrant la visite
du nouveau secrétaire d’Etat aux Dom-tom (lire l’article p.10-11).
Pour le ministre et sa suite, c’était une première, donc ils
percevaient cet environnement en toute fraîcheur. Et ce ne sont pas
tant les plages où les cocotiers qui les impressionnèrent, mais les
enfants des atolls. En effet, comme il en est la coutume, ce sont eux
qui chantent la Marseillaise qui réchauffe le coeur patriotique du
ministre et qui exécutent les danses d’accueil. Les visiteurs étaient
surtout étonnés par l’aisance, l’assurance de tous ces enfants, du
bambin à l’adolescent : « ils ont l’air si bien dans leur peau, si
sûrs d’eux-mêmes ». Oui, c’est bien vrai, et c’est cette assurance
qui a contribué à la légende de l’enfant-roi de Tahiti.

D’ailleurs une dame de Nice, celle qui a tant contribué à la création
du Carnaval de Tahiti, confirmait la chose en s’émerveillant de la
qualité des groupes et du comportement des jeunes qui avaient
participé aux parades : « Tu sais, votre carnaval, je dois l’avouer,
il est bien mieux que celui de Nice. Les gens sont différents, vous
n’avez pas encore la connerie ! Mais rassure-toi, ça viendra ! » Elle
parlait certainement des bandes de jeunes déracinés et déboussolés
qui rendent la vie infernale dans les villes et banlieues de France
et qui profitent du Carnaval pour commettre des larcins et
méchancetés gratuites.

Hélas, nous devenons aussi "modernes" à Tahiti, et récemment j’ai
même vu dans un lotissement social un mur recouvert du graffiti «
Mort aux flics », impensable voici quelques années encore, surtout
lorsqu’on connaît la civilité de nos policiers. Mais la
mondialisation est à notre porte "grâce" aux 25 chaînes de télévision
que l’on peut désormais capter sur l’île de Tahiti. Le hold-up d’une
banque à Papara par des voyous portant des masques de Halloween sort
tout droit d’un film diffusé récemment (lire p.29).

Le problème de cette télé qui chamboule tout, surtout les jeunes,
n’est nullement limité à notre île principale mais au monde entier,
sauf que par l’innocence relative de notre population, le phénomène
devient d’autant plus déstabilisateur. Combien de parents ne
comprennent plus leur enfant dès l’adolescence ? Que de drames se
jouent dans les familles aux revenus modestes où l’enfant réclame,
exige même les gadgets et fringues de marques qu’il a vus des enfants
américains ou européens considérer "normal" à la télé, alors que ses
parents se sont toujours suffit de cotonnades plus adaptées au
climat. Comment une population entière de jeunes a-t-elle pu
soudainement se transformer en consommateur docile manipulé par les
fabriquants de vêtements ? Par la télévision, seule fenêtre ouverte
en permanence sur l’extérieur. Pire encore, pour satisfaire aux
besoins d’achats et à la quête du fric créés par cette télé, bien des
ménages voient le père et la mère travailler. Que se passe-t-il alors
pour l’enfant qui n’a pas la chance d’avoir une grand-mère aux
Tuamotu auprès de laquelle il peut être envoyé ? Et bien, abandonné à
lui-même, il se tourne vers la télévision qui devient une véritable
nouvelle maman, ce qui donne des séquelles que de nombreux chercheurs
ont déjà bien cerné et décrit, aux USA notamment : toute la
transmission du savoir de génération en génération est interrompue,
brisée, les modèles et réflexes d’une civilisation unique se perdant
à jamais.

Les parents qui racontent des histoires à leurs enfants créent un
dialogue, des échanges d’idées, une continuité entre les générations.
Ceci leur donne un sens de l’histoire et de la continuité, donc d’une
raison à la vie, tout en construisant leur créativité. Cette
interaction élémentaire et éducationnelle est à la base même et la
force de la société et des civilisations.

Hélas que l’abus de télévision ne fait qu’inonder les cerveaux d’un
flux constant d’images où tout effort ou absence de compréhension ne
fait pas la moindre différence, un matraquage qu’on ne peut arrêter
pour demander une explication, un "Big Brother" qui ne sait même pas
que l’enfant qui le regarde existe, et qui d’ailleurs s’en fout
royalement.

Il est donc compréhensible que lorsque le jeune qui a subi ce
traitement devient adulte, il se retrouve profondément frustré, dans
sa personnalité comme dans ses désirs d’imiter les modèles, ces
"parents fictifs" qui l’ont élevé. Aussi, il a engrangé les
standards, goûts, réflexes et mimiques identiques à ceux des jeunes
de banlieues de Brooklyn, Mantes-la-Jolie ou des Ginguettes, et c’est
pour cette raison qu’il exprime les mêmes désirs et frustration.
Ainsi lorsque nous, à Tahiti, regardons (à la télé, eh oui !) avec
pitié ou dédain des jeunes "paumés" hyper stressés et frustrés des
banlieues françaises, devenus hargneux et haineux au point de ne plus
pouvoir parler correctement, nous voyons sans nous en rendre compte
comment seront nos jeunes dans une ou deux générations. Vive la
nouvelle société de communication devant laquelle tant de personnes
se mettent à genoux. !

Voilà l’explication de la raison pour laquelle les enfants des
Tuamotu ont tant émerveillé les visiteurs dignitaires venus de
France, pays à la pointe du progrès.

Bonne lecture à tous et merci pour votre fidélité.


Alex W. du PREL
Directeur de la Publication / Publisher and editor
TAHITI-PACIFIQUE Magazine
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