CULTE QUOTIDIEN

CULTE QUOTIDIEN
… à la toute puissance économique américaine.

C’est avec beaucoup de joie, mais aussi beaucoup de tristesse que j’ai découvert
votre site québécois sur la défense de notre langue. Beaucoup de joie de
voir qu’autant de personnes se mobilisent enfin pour la survie (terme qui me
paraît malheureusement plus approprié que celui de défense) du français et
de sa place dans le concert international, beaucoup de tristesse de découvrir
que l’uniformisation linguistique sévit autant au Canada qu’en France et que
les entorses au français se multiplient de deux côtés de l’océan.

Je suis français et je viens d’avoir 28 ans. Ma langue est probablement ce
à quoi je tiens le plus ici bas et je reste convaincu qu’elle a encore un rôle
important à jouer au niveau international aux côtés de l’anglais, de
l’arabe, du chinois, de l’espagnol ou encore du portugais. Mais je dois avouer
que chaque jour qui passe apporte son lot "d’infamies
linguistiques", efficacement véhiculé par mes compatriotes. Je suis taxé
de ringardise lorsque j’emploie le terme de "courriel" à la place
de celui "d’e-mail", de "désuet" à la place de "has
been", "d’affaires" au lieu de "business" (prononcer
"bizenaisse") pour ne citer que les plus fréquents d’entre eux.
Quand par hasard, au cours d’une conversation, je parle de l’importance du
français dans le monde, les plus tolérants me traitent de doux nostalgique
et les autres me reprochent mes tendances néocolonialistes (comme s’il n’y
avait que la France pour parler français dans le monde). De passage hier sur
Paris, je me suis fait accoster à deux reprises par des touristes directement
en anglais (sans même me demander préalablement si je le parlais) jugeant
probablement que sa maîtrise était devenue quelque chose d’évident pour
tout un chacun. Lorsque je cherche des annonces de poste dans les institutions
internationales ou européennes qui ont le plus souvent le français comme
langue officielle et comme langue de travail, je suis tenu de me contenter de
l’unique version anglaise. J’ai habité pendant un an au Cambodge et
j’ai l’immense fierté de ne pas avoir utilisé une seule fois l’anglais,
jonglant avec le français et le khmer que j’ai appris sur place. J’ai eu
aussi l’immense honte d’avoir vu autant de touristes français employer la
langue d’outre-manche pour parler avec la population locale.J’ai même vu
l’audacieux couple du cynisme et du pitoyable chez certains d’entre eux
insistant à utiliser l’anglais lorsque leur interlocuteur khmer leur répondait
en… français !

Le fait que je fasse parti de deux associations de défense de la langue
française ne me consolera jamais du comportement des Français, et plus
particulièrement de ceux qui me sont proches (amis et même membres de ma
famille), rendant leur culte quotidien à la toute puissance économique américaine,
et crachant allègrement sur la langue de la diplomatie, sur une histoire, une
culture et sur ces liens de profonde affection qui nous unissent aux autres
francophones, d’Afrique, d’Amérique,d’Asie ou d’Europe .

Je tenais donc à vous remercier pour tout ce que vous faites et à vous
assurer de mettre tout en oeuvre pour entretenir ici, en France, une lueur
d’espoir quant à la survie de cette langue qu’il nous reste en partage.

Avec une fois de plus tout mes remerciements

Mathias Vincent
m@mesange.zzn.com

(Le 9 décembre 2000)