COLLOQUE EN LANGUE ANGLAISE

COLLOQUE EN LANGUE ANGLAISE !
Scientifiques et universitaires francophones interpellés. Ils relèguent le
français au rang de patois régional.

Louis Bachelier (1870-1946) est le premier mathématicien à avoir élaboré la
théorie mathématique du mouverment brownien. Il est également l’auteur de
la théorie économique des marchés financiers efficients et de la méthode
d’évaluation des options. Louis Bachelier a enseigné les mathématiques à
l’université de Franche-Comté de 1919 à 1937, date de sa retraite. Ce sont
les probabilistes russes, notamment Kolmogorov, qui ont réhabilité ses
travaux dans les années 30, puis les économistes américains (Samuelson) à
partir des années 60.

En hommage à ce mathématicien hors pair, dont le génie ne fut pas reconnu
de son vivant, l’université de Franche-Comté organise un colloque du 29 au
31 mars 2000 qui célèbrera le centenaire de la thèse intitulée "Théorie de
la spéculation", une étude qui vaut aujourd’hui à Bachelier un rayonnement
international. Cette thèse sera lue, comme une soutenance, par Ivar Ekeland
(université de Dauphine à Paris) à l’ouverture du colloque, et une plaque
commémorative dédiée à Louis Bachelier sera posée à la faculté des Lettres.

Ce colloque se déroulera intégralement en langue anglaise. Or, pour autant
que l’on sache, les publications de Louis Bachelier, ainsi que sa thèse
bien sûr, furent toutes rédigées en français, ce qui n’a nullement empêché
les Russes et les Américains d’en prendre connaissance puisque c’est grâce
à eux, et non aux Français, que la valeur des travaux de Bachelier a
finalement été reconnue… Les organisateurs du colloque ne se rendent pas
compte, apparemment, que la langue choisie pour le colloque introduit une
contradiction grossière entre la commémoration de l’oeuvre de Bachelier et
les buts qu’ils recherchent. Le français, une fois de plus, sera
implicitement relégué au rang de patois régional par le corps universitaire
français.

Heureusement d’ailleurs que nous avons les Anglo-saxons pour ressusciter
des travaux de mathématiciens français, tels que Poincaré, et dont l’étude
aurait pu faire gagner un temps précieux à nos mathématiciens français dans
le domaine du chaos. Mais comme chacun sait, Poincaré écrivait en français
alors que nos mathématiciens contemporains utilisent l’anglais pour être
pris au sérieux.

Il n’est pas rare, désormais, de trouver dans des livres français des
références bibliographiques à des articles en anglais publiés par des
francophones, qu’il s’agisse du maître de conférences Lambda publiant en
anglais pour gagner le respect des équipes ministérielles chargées
d’évaluer ses travaux, ou de grands mathématiciens ou physiciens qui ont
véritablement laissé leur trace dans leur discipline sous la forme de
livres ou d’articles publiés en français mais dont seules les traductions
en anglais demeurent connues. C’est ainsi que je suis tombé récemment sur
une référence au mathématicien Hadamard, figure de proue de l’école
française d’analyse fonctionnelle, qui était présenté comme un
mathématicien anglo-saxon, avec un pointeur vers un de ses livres qui
était, en fait, la traduction anglaise d’un de ses ouvrages écrits en
français. Il ne faudra pas qu’un demi-siècle s’écoule pour que l’on nous

dise que Grignard, Arago, Kastler, Pasteur, Claude Bernard et Laplace
étaient américains… et, avec l’aide de nos universitaires anglomanes,
nous le croirons ! Dans le cas de la recherche francophone sur le chaos,
qui aurait largement bénéficié de la connaissance des travaux de Poincaré,
ce n’est pas la croyance naïve en une modernité irréversible et la
négligence présomptueuse d’une ancienne discipline qui ont obéré et retardé
un développement scientifique majeur, mais bien le fait que, désormais,
tout ce qui n’est pas publié en anglais est relégué au rang des vieilles
lunes par les chercheurs francophones, y compris bien sûr, tous les travaux
publiés en français.

En définitive, au lieu de nous faire apparaître plus "internationaux",
l’usage d’une langue prétendument internationale fait rétrécir la
perception de l’activité scientifique comme peau de chagrin en la
cantonnant désormais, presque exclusivement, à la science purement
anglo-saxonne.
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Charles Durand, E.C.C.,
Génie Informatique,
Université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM),
4, rue du Château,
Sévenans,
90010 BELFORT Cédex
France
Téléphone: 03.84.58.31.97
Télécopie: 03.84.58.30.30
(Si vous téléphonez de l’extérieur de la France, omettez le premier zéro)
Téléphone domicile: 03.84.54.06.43

Charles.Durand@utbm.fr

(Le 2 mars 2000)