CANADA-QUÉBEC : VERS LA SÉPARATION ?

QUéBEC : VOYAGE DANS UNE NATION INCERTAINE

L’hebdo Courrier international du 23 mars 1999 publie quelques
textes sur le Québec : voyage dans une nation incertaine. Nous reproduisons quelques-uns
de ces textes.

CANADA-QUéBEC : VERS LA SéPARATION ?

Alexandre Adler
Courrier international

Avant de se demander si le Québec veut bien continuer à vivre avec et
dans le Canada, posons d’abord la question de savoir ce que veut le Canada lui-même.
Comme dans le cas britannique (Irlande, Ecosse), le séparatisme québécois n’est-il
pas autant une conséquence qu’une cause de la réorganisation que connaît cette
société ? Le Canada ne tient qu’à un fil ténu, depuis son apparition à
l’issue de la guerre d’indépendance américaine : ce sera le compromis
historique entre les loyalistes des provinces maritimes, issus pour la plupart des
Etats-Unis, où ils avaient combattu pour le roi George III, et les catholiques français
et peaux-rouges, inquiets de la Révolution à Paris, pour préserver une société
pacifiée et lui éviter le melting-pot américain. Ce sera, à la fin de la guerre de
Sécession, la reconduite de ce compromis, donnant à chacun l’autonomie provinciale
et à tous le statut de dominion, qui conférait tous les avantages de
l’indépendance sans faire perdre un seul atout de l’appartenance à
l’Empire britannique. Ce sera enfin le chemin de fer transcontinental de la Canadian
Pacific, ouvrant un espace homogène et continu de Vancouver à Halifax. Ici, le Québec
sera floué : si le Manotiba [Province du centre du Canada] était demeuré francophone
par construction et volonté politiques, le Canada serait devenu effectivement biculturel
comme le fut l’Afrique du Sud blanche après 1906. Au Canada, l’assimilation
linguistique et culturelle des politiciens québécois des classes dirigeantes au modèle
victorien assura l’effondrement progressif de la culture française et sa
cléricalisation complète. Mais le Canada – véritable plébiscite permanent – en a été
durablement atteint. Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, le Canada entre
dans l’orbite américaine, et les Québécois ne peuvent que rediscuter leur place
dans une société dont les syndicats, les universités, les grandes entreprises et,
après 1941, l’armée sont – explicitement pour les premiers, implicitement pour la
dernière – des produits directs de la puissance américaine. Pourtant, un quatrième
compromis historique réussit à s’imposer peu à peu, de la fin des années 50 au
début des années 80, grâce à deux hommes, l’anglophone Lester Pearson, qui combat
l’hégémonie de Washington, et le francophone Pierre Elliott Trudeau, qui transforme
l’énergie de la laïque "Révolution tranquille" en reconquête du pouvoir
politique et symbolique par un Québec modernisé qui recommence à faire jeu égal avec
l’Ontario. Ce quatrième compromis, après le loyaliste, le "dominion", le
ferroviaire, a volé en éclats avec la révolution reaganienne. Une fois qu’eut
sauté le verrou de la guerre du Vietnam qui rendait les Etats-Unis répulsifs à tous les
jeunes Canadiens, la création d’abord d’un accord de libre-échange
américano-canadien, puis d’un marché commun étendu au Mexique, l’ALENA,
mettait fin à l’espace canadien proprement dit.

Certes, le Canadien demeure cet Américain qui ne porte pas
d’armes et dispose d’une couverture de la Sécurité sociale ; certes, les
Haïtiens de Montréal et les Jamaïcains de Toronto connaissent moins de racisme et de
discrimination que leurs homologues de Detroit ou de Boston ; certes, l’accueil des
Chinois de Hong Kong à Vancouver a été exemplaire et le compromis avec les nations
indigènes du Grand Nord bien plus généreux que ce que les Etats-Unis ont proposé de
leur côté aux tribus indiennes depuis vingt ans.

Mais ces forces de résistance d’une identité canadienne sont de
peu de poids face aux tendances lourdes de la géopolitique et de la géo-économie : la
Colombie-Britannique fait mouvement vers le nord-ouest des Etats-Unis, où la mégapole
Portland-Seattle-Vancouver est en train de naître ; les Provinces de la Prairie attirent
par leur dynamisme des Etats américains du nord du Far-West quelque peu alanguis et
Toronto se verrait bien détrôner Detroit, peut-être un jour même Chicago, au sein
d’une mégarégion des Grands Lacs, transfrontalière.

Quant aux Provinces maritimes, elles sont depuis belle lurette le
prolongement de la Nouvelle-Angleterre, Halifax une grande banlieue de Boston. La ligne
vitale du Canadian Pacific, le long d’un grand parallèle, a été trouée de
méridiens Nord-Sud portés par le dynamisme des économies. Plus flagrant encore, les
partis politiques canadiens se sont cassés sur ce nouvel obstacle. La droite populiste du
Reform Party et la gauche sociale-démocrate du Nouveau Parti démocratique (NDP) dominent
à l’Ouest, les vieux partis libéral et conservateur ont survécu à l’Est :
mais, par un renversement en miroir, les libéraux de l’Ontario demeurent au centre
gauche ; ceux du Québec, attachés avec Robert Bourassa et aujourd’hui le Premier
ministre fédéral Jean Chrétien, à l’unité du Canada, incarnent au contraire un
centre droit tellement conservateur que la gauche de la Belle Province, qui vote à
Montréal pour le Parti québécois de Lucien Bouchard, ne dédaigne pas de temps à autre
d’aider les conservateurs anglophones à Ottawa par parti pris tactique. Il n’y
a plus pour l’instant de véritables partis nationaux au Canada, même si, à terme,
la logique pencherait pour un regroupement des conservateurs ontariens, des libéraux
québécois et du Reform Party de l’Ouest, à droite, et pour une entente des
libéraux anglophones, des sociaux-démocrates du NDP et du Parti québécois à gauche.

Mais, pour cela, il faudrait un projet canadien pour demain, et Lucien
Bouchard et ses amis ont beau jeu de dénoncer son absence. Alors que le Québec assimile
ses immigrants francophones, qu’ils soient noirs ou blancs, le Canada anglophone
exalte le différentialisme et l’économie de marché sans l’Etat. Dans ces
conditions, beaucoup jugent à Montréal qu’un Québec dynamique, égalitaire et
fièrement francophone a plus de chances de survie dans le grand ensemble nord-américain
qu’un conglomérat canadien qui ne croit plus trop en lui-même. Ce qui ne veut pas
dire que la séparation soit pour demain.

CI 437 – 18/03/99