AMÉRICANISATION ET ANGLICISATION DES ONDES

DOSSIER

AMéRICANISATION ET ANGLICISATION DES ONDES

Jean-Paul Perreault
Président

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC)
vient tout juste d’amorcer les audiences publiques sur l’Examen des politiques
relatives à la télévision canadienne.

En 1996, le CRTC a émis vingt-trois nouvelles licences d’exploitation à des chaînes
spécialisées de télévision dont seulement quatre en langue française. L’arrivée de
ces nouvelles chaînes a permis aux câblodistributeurs de «bonifier» la
palette des canaux qu’ils offrent à leurs abonnés.

Vidéotron décidait d’offrir à sa clientèle neuf nouveaux canaux supplémentaires
dont cinq sont de langue anglaise. Sur 63 canaux, plus de la moitié sont de langue
anglaise, soit 38. De son côté, le câblodistributeur ontarien Rogers, ajoutait douze
canaux à sa grille en ignorant les quatre nouvelles chaînes canadiennes de langue
française. Rogers a préféré offrir à ses abonnés de la région d’Ottawa quatre
nouvelles « stations » américaines plutôt que les quatre nouvelles
« chaînes » canadiennes… de langue française!

Les Canadiens de la «capitale canadienne» ne captent donc pas les signaux des
stations canadiennes de langue française suivantes : Télétoon français, Canal D, Canal
Vie, Musi-Max et LCN. De surcroît, Rogers vient d’annoncer qu’il insérera bientôt un
autre canal anglophone à sa grille, CTV SportsNet.

Tableau 1

Comparaison des niveaux de service
La câblodistribution – Ottawa vs Outaouais

Région Câblodistributeur Service de base Service enrichi Télé payante Télé à la carte Total
Ottawa Rogers
(canaux en français)
8 5 1 14
Outaouais Vidéotron
(canaux en anglais)
16 15 6 1 38

Bien que la population francophone de la région d’Ottawa (capitale du Canada, faut-il
le rappeler ?) soit quatre fois plus nombreuse que la population anglophone de
l’Outaouais, 139 190 vs 34 527, elle ne dispose, en tout et pour tout, que de 14 stations
de langue française comparativement à 38 de langue anglaise pour les anglophones de
l’Outaouais. (Tableau 1)

Résumons ! Dans la capitale canadienne, Ottawa, il y aurait 14 canaux en langue
française pour 140 000 francophones, soit un canal par tranche de 10 000 francophones;
dans l’Outaouais, au Québec, 38 canaux en langue anglaise pour 34 500 anglophones, soit
un canal par tranche de 900 anglophones. Pour avoir accès au même niveau de service, les
francophones doivent être onze fois plus nombreux ou, si vous préférez, les
anglophones, onze fois moins nombreux!

Le choix de canaux anglophones augmente plus rapidement qu’en français. Dans le cas
d’Ottawa, on ne peut justifier ce phénomène par un manque de chaînes canadiennes… de
langue française!

Avec un niveau de service en anglais si élevé au Québec et un niveau de service en
français si faible au Canada, il n’est pas étonnant que les chaînes de langue
française voient leurs publics naturels s’éroder au profit des stations de langue
anglaise.

Les émetteurs de télévision

Si, dans la région, le nombre d’émetteurs de
télévision de langue française n’a pas changé depuis le début des années 1990, le
nombre d’émetteurs de langue anglaise a, par contre, connu une hausse importante.

En effet, le CRTC a émis, depuis quelques années, des
licences d’exploitation (Tableau 2) à quatre télédiffuseurs de l’extérieur de la
région (CFMT, CHRO, CITY-TV, CHCH) diffusant simultanément dans leur région et la
nôtre sur une fréquence locale. La teneur de leur production locale serait minime ou
inexistante.

Tableau 2

Nouvelles licences d’exploitation
Régions de Hull et d’Ottawa

Stations Origine Fréquence locale Fréquence Rogers Fréquence Vidéotron
CFMT Toronto 60 14 14
CHRO Pembrooke 43 6 6
CITY-TV Toronto 65 15 17
CHCH Hamilton 11 18 16

Les câblodistributeurs de l’Est de l’Ontario et de
l’Outaouais allèguent que leur grille est remplie mais qu’ils sont obligés par le CRTC
de réserver des signaux pour ces canaux. Ceci aurait servi de prétexte au
câblodistributeur d’Ottawa-Carleton pour déplacer la télévision éducative
TéléQuébec au-delà des limites de bien des syntonisateurs ou pour refuser de diffuser
certains signaux francophones. Le tableau suivant présente l’évolution entre 1991 et
1997 du nombre de stations privées et de stations avec émetteurs en Outaouais ou dans la
région d’Ottawa.

Tableau 3

Stations privées de télévision
Régions de Hull et d’Ottawa
(1991-1997)

Langue de
diffusion

1991 1997 Liste depuis 1997 gain
français 2 2 CHOT, CFGS 0
anglais 2 6 CJOH,CHRO,CKGN CHCH, CFMT, CITY 4

D’un côté, l’éventail de la programmation
télévisuelle disponible dans la région s’est élargi, mais en anglais seulement. Cette
tendance serait également observable dans d’autres régions. Le télédiffuseur Global a
maintenant des émetteurs à Sherbrooke, Montréal et Cornwall. Les télédiffuseurs
anglophones ont accès aux émissions américaines capables d’attirer les
téléspectateurs en grand nombre puisque le CRTC leur permet d’importer des états-Unis,
souvent à bon marché, jusqu’à 50% des émissions à leur programmation. Celles-ci sont
le plus souvent diffusées aux heures de grande écoute. De surcroît, certaines stations
«canadiennes» de langue anglaise auraient un contenu largement états-uniens
puisqu’elles n’atteindraient même pas les quotas minimum en contenu canadien exigés par
le CRTC de 60 % pour l’ensemble de la journée et de 50 % en soirée!

Les stations américaines et les stations canadiennes de
langue anglaise à fort contenu américain (faible contenu canadien) obtiennent souvent
priorité de distribution sur des stations canadiennes à fort contenu canadien, notamment
les stations canadiennes… de langue française!

Radiophonie

Dans le domaine de la radiophonie (tableau 4), les
régions de Hull et d’Ottawa ont vu le nombre de stations privées de radio anglophone
augmenter de deux, passant ainsi à 10, alors que du côté francophone, CKCH
disparaissait des ondes.

Tableau 4

Stations privées de radio
Régions de Hull et Ottawa

Langue Bande AM Bande FM Total Gain depuis 1990
français 1 2 3 -1
anglais 3 7 10 2

La radio et la télévision sont de moinsen moins
francophones dans la région. Les services télévisuels en anglais augmentent et
attireraient de plus en plus la clientèle francophone bilingue

D’un côté, la langue anglaise et la culture d’expression
anglaise gagnent du terrain ! De l’autre, la langue française et la culture d’expression
française en perdent ! Les grands gagnants dans tout cela, ce ne sont évidemment ni la
culture canadienne, ni la culture québécoise! La grande gagnante ? C’est la
culture américaine
, cette culture que l’on nous impose de plus en plus
comme le seul modèle possible…

L’Examen des politiques relatives à la télévision
canadienne
pourrait donner, entre autres, l’occasion au CRTC de canadianiser les
ondes en adoptant les mesures qui s’imposent afin que les Canadiens aient accès aux
stations de télévision canadienne.