AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUE EN LITUANIE

Aménagement
linguistique en Lituanie

Jonas Zilinskas
Giedre Cepaitiene *
L’Action nationale

Tout au long de son histoire,
le peuple lituanien et sa langue ont traversé des périodes de
décadence et de grandeur. Flirtant avec la mer Baltique, en
équilibre instable depuis le Moyen âge entre l’existence
et le néant, tantôt disparaissant pendant des siècles entiers
de la carte politique, tantôt réapparaissant, la Lituanie reste
toujours une énigme pour le monde et pour elle-même. Son
originalité, surtout sa langue et ses moeurs, ont attiré
l’attention du monde du XIXe siècle après la publication
par August Schleicher de la première grammaire scientifique du
lituanien (Handbuch der Litauischen Sprache: Litauische
Grammatik
, 1856).

à la même époque, la
période la plus douloureuse dans l’histoire du peuple
lituanien commence: en 1864, sur le territoire lituanien
gouverné par la Russie, tout texte écrit en lituanien est
prohibé, la langue maternelle est interdite dans les
institutions d’état, dans les écoles et même à
l’église. Cette période a duré pendant 40 ans,
jusqu’en 1904. Une autre partie du territoire ethnographique
lituanien appartenait à l’état de Prusse et a subi une
forte germanisation.

Après la proclamation de
l’indépendance en 1918, les conditions favorables à
l’épanouissement de la Lituanie se sont développées.
Après 22 ans d’indépendance, la Lituanie, malheureusement,
a subi l’occupation soviétique. Si on ne connaissait pas la
réalité, on pourrait croire que les années d’occupation
soviétique se sont avérées avantageuses pour le développement
de la langue lituanienne. Pendant cette période, la publication
des livres, des revues et des journaux en lituanien ne diminuait
pas, on standardisait le lituanien des affaires. Bien qu’un
grand nombre de philologues aient émigré de Lituanie vers
l’Ouest, on poursuivait les recherches scientifiques
concernant la langue lituanienne. L’Institut de langue et de
littérature lituaniennes de l’Académie des Sciences
publiait des oeuvres importantes, l’Université de Vilnius
était également un centre important de recherches linguistiques
appliquées aux langues baltes. On pouvait étudier la langue et
la littérature lituaniennes non seulement à la capitale, mais
aussi à Kaunas, Siauliai, Klaipeda. La Société de la langue
lituanienne a été reconstituée et a repris ses activités. Son
objectif était la normalisation pratique de la langue
lituanienne et elle incitait la société à s’intéresser
à sa langue maternelle.

Normalisation de la
langue

Cette situtation
«florissante» n’était qu’apparente puisqu’en
réalité la langue lituanienne était peu à peu remplacée par
le russe dans plusieurs domaines (transport, communication,
armée, marine, etc.). Souvent, dans les institutions elle
n’était qu’une langue de communication orale, la
grande partie de la documentation technique et de la
correspondance étant rédigée en russe. Même les collectifs
essentiellement lituaniens étaient obligés de parler russe
pendant leurs réunions. Dans les écoles aussi, le nombre
d’heures consacrées au lituanien diminuait, on commençait
à enseigner le russe même dans les jardins d’enfants. La
télévision et la radio réservaient de plus en plus de temps
aux émissions en russe. La soutenance des thèses de doctorat
ainsi que leurs rédactions étaient toujours faites en russe
(même dans le domaine de la langue et la littérature
lituaniennes. Les formulaires de la plupart des institutions
(hôtels, hôpitaux, postes, établissements d’enseignement,
factures des impôts, etc.) étaient imprimés en russe.

Cette politique qui a duré
pendant 50 ans a porté préjudice à la génération montante
pour laquelle le sentiment de la langue était dénaturé. La
plupart des jeunes conçoivent le lituanien seulement comme un
moyen de communication. Ils perdent les valeurs
d’orientation à travers lesquelles la langue aide à
comprendre le monde environnant, à éclairer nos relations et
les relations de nos ancêtres avec beaucoup de phénomènes.
C’est aussi par l’intermédiaire de sa langue que la
nation réalise et impose son originalité.

Une partie de la société
lituanienne était toujours préoccupée par ce problème. Cet
intérêt s’est manifesté surtout pendant la période du
mouvement populaire «Sajudis», formé en 1988. En 1989, la
Société de la langue lituanienne avec la collaboration
d’éminentes personnalités de la culture du pays a
élaboré le projet de la protection de la langue lituanienne et
le gouvernement a adopté un décret à ce sujet. L’année
1990 en Lituanie a été proclamée Année de la langue
lituanienne. Une vague de fêtes organisées pour soutenir la
protection du lituanien a envahi le pays. Pendant toutes ces
manifestations, on réclamait timidement les mêmes droits pour
le lituanien que pour le russe et, peu à peu, on finit par
affirmer que l’existence et le développement naturels de la
langue ne seraient possibles que dans une Lituanie devenue
indépendante.

Une loi sur la
langue

Après le rétablissement de
l’indépendance de la Lituanie le 11 mars 1990, il fallut
adopter une loi sur la langue lituanienne comme langue officielle
lituanienne. La préparation de la loi n’était pas facile;
ni la République lituanienne (1918-1940), ni a fortiori,
l’Union Soviétique n’avaient de pareille loi.
L’expérience des autres pays ne pouvait pas servir
d’exemple, car rares sont les pays qui ont subi, comme la
Lituanie, de pareils cataclysmes. Il fallait décider quels
aspects et quels domaines de l’emploi de la langue seraient
concernés par cette loi. Son adoption était aussi compliquée.
Beaucoup de minorités ethniques (polonais, russes, biélorusses
et d’autres) habitent actuellement en Lituanie. Leurs
leaders exprimaient leur animosité à l’égard de cette loi
qui, selon eux, allait enfreindre leurs droits. Ainsi, «la Loi
de la République lituanienne sur la langue officielle» fut
adoptée le 31 janvier 1995 (N 1-779).

Cette loi ne réglemente que
l’emploi de la langue dans la vie publique du pays (dans des
institutions, des établissements, des procès judiciaires, dans
l’enseignement, pendant des manifestations officielles). La
Loi souligne qu’elle ne réglemente pas la langue de la
communication courante des habitants de la Lituanie, ni la langue
des manifestations organisées par les communautés religieuses
ou ethniques. Elle oblige les institutions à employer seulement
la langue lituanienne pour leur documentation officielle et pour
leur correspondance. Cela ne concerne pas, bien sûr, la
correspondance avec leur partenaires dans les pays à
l’étranger. La loi garantit aussi le droit des citoyens
lituaniens à accéder à l’information en langue officielle
dans n’importe quelle institution. C’est pourquoi tous
les employés sont obligés de connaître le lituanien. (Les
auteurs de cet article se souviennent d’une histoire
pénible: en 1973, un étudiant ayant osé demander en lituanien
du fromage blanc dans le restaurant universitaire a été exclu
de l’université pour avoir «offensé» la serveuse russe).

Ainsi, en attribuant à la
langue lituanienne le statut de langue officielle, on essayait
d’éliminer la possibilité de revenir au bilinguisme.

Une partie de cette Loi traite
de l’emploi régulier de la langue officielle. Ainsi,
l’état se préoccupe du prestige de la langue lituanienne
et protège la norme linguistique du lituanien. Jusqu’à
présent, on avait l’impression que l’état de la
langue lituanienne dépendait des linguistes: ils recherchaient
la norme linguistique et la codifient, ils préparaient des
dictionnaires normatifs, des grammaires ainsi que d’autres
publications. Les rédacteurs spéciaux contrôlaient le bon
emploi de la langue dans les livres, les revues, les journaux.
Mais aucun rédacteur n’est en mesure d’administrer la
langue parlée. D’ailleurs, on publiait aussi plusieurs
articles analysant la langue des acteurs, des speakers de radio
et de télévision, mais il restait énormément de
professionnels qui parlaient en public et échappaient au
contrôle des linguistes. Ni les politiciens, ni les savants, ni
les spécialistes d’administration jusqu’à présent
n’apprenaient les règles de la langue parlée. Sous
l’influence du russe (et maintenant surtout de
l’anglais), on perd le sens linguistique et il semble
parfois que l’on parle à moitié lituanien tant l’on
confond les moyens d’expression, les règles de construction
de la phrase, l’intonation du lituanien et des autres
langues. C’est pourquoi l’article 21 de la Loi souligne
que «la connaissance de la langue officielle correcte fait
partie des critères de l’attestation des employés
d’état, des enseignants, des spécialistes, des médias et
des éditions qu’on applique conformément à leur
qualification et leurs fonctions». Ce sont essentiellement les
linguistes, les savants, les écrivains et les enseignants qui
ont demandé d’ajouter cet article de la loi.

Devoir de vigilance

L’expérience amère de
russification pendant les décennies nous oblige à être
vigilants en ce qui concerne l’envahissement de la langue
lituanienne par les anglicismes. Dans la musique des jeunes,
cinéma, technique, sciences, business – partout enfin, les
termes anglais se multiplient. évidemment, certains qui seront
acceptés comme mots internationaux s’implanteront dans la
langue lituanienne, d’autres seront rejetés surtout si
l’on trouve un terme lituanien satisfaisant. Et quand il est
difficile d’en trouver un, la Société de la langue
lituanienne organise un concours de recherches. La Commission de
la langue lituanienne analyse et accepte ou rejète,
justification à l’appui, l’emploi des termes nouveaux.
Toutes ces précautions peuvent paraître étranges,
inconvenables et même inadmissibles pour les spécialistes
d’une autre langue surtout si elle est largement répandue
dans le monde entier. Il est vrai que quelques centaines de mots
empruntés aux autres langues ne nuiront, peut être, pas trop à
une langue utilisée par des dizaines de millions de personnes.
Les petits pays ont une attitude différente envers les emprunts.
Le mot de langue d’origine trop souvent remplacé par un mot
d’emprunt risque de disparaître et par suite, nous
assisterons à un appauvrissement de la langue. Les mots
d’une autre langue apportent leur intonation, la
construction de la phrase propres à cette langue étrangère et
même la mentalité du peuple qui les utilise. Chaque nation a sa
propre conception du monde, elle crée ses propres formules de
salutation et d’adieu, d’excuse et de remerciement, de
consolation et de compliments. Un exemple très simple: quand on
frappe à la porte, en russe on répond «Voïdité!» (entrez!),
en anglais «Come in!» et en lituanien «Prasom!» (je vous en
prie!). Dans les formules pareilles, nous retrouvons souvent les
restes de la mythologie du peuple qui n’est pas encore
suffisamment étudiée. En ouvrant la porte à une autre culture,
nous ne nous rendons pas toujours compte que nous risquons de
perdre bientôt la nôtre.

C’est pourquoi «la loi
sur la langue officielle» est accompagnée en Lituanie d’un
vaste programme d’emploi et de développement du lituanien
pour la période de 1996-2005. Ce programme contient les moyens
concrets du développement de la langue et de la linguistique
lituaniennes, les publications non seulement pour
l’enseignement, la formation et les recherches, mais aussi
la grammaire et les conseils linguistiques pour les
spécialistes, la famille, etc. Cette loi et ce programme
constituent pour l’état lituanien la garantie de la
protection de la langue lituanienne contre le bilinguisme. Les
futures générations, éventuellement, concevront le monde
autrement.


* Maîtres de conférences à
l’Institut pédagogique de Siauliai (Lituanie).

L’ACTION NATIONALE