Le français au Canada

« Il faut que vous par-li-ez très len-te-ment. »

Madeleine Meilleur

Madeleine Meilleur

Le 30 mai dernier, Le Droit rapportait la procureure générale de l’Ontario, Madeleine Meilleur, comme affirmant l’importance du droit des francophones aux services juridiques en français. [L’accès à la justice en français vient de faire un pas de géant en Ontario]. Expliquait Madame Meilleur : « Plusieurs ont l’impression que s’ils demandent des services en français, cela les pénalisera. Ce n’est pas nécessairement vrai, mais c’est leur perception. » Ce que j’ai vu vendredi 26 juin à la Cour d’Appel de l’Ontario confirme la véracité de cette perception.

L’ex-professeur Denis Rancourt présentait en français son Appel en cause de diffamation. La Cour lui avait octroyé exactement quarante minutes pour son plaidoyer, et pas une seconde de plus. Sept fois pendant son plaidoyer, le Dr. Rancourt a été interrompu par l’interprète, qui s’est plaint « qu’il était humainement impossible de traduire simultanément » à la vitesse à laquelle parlait le Dr. Rancourt, qui pourtant parlait à un débit tout à fait normal, voire posé et sobre. L’interprète, qui aurait dû être dans une cabine de traduction sonorisée où elle pouvait se concentrer sur ce qu’elle entendait pour bien faire son travail, se trouvait à traduire à voix haute, dans la salle d’audience avec toutes ses distractions, sonores et autres, où non seulement le Dr. Rancourt a manifesté de la difficulté à entendre la juge, mais où la juge a manifesté de la difficulté à entendre l’interprète. Sept fois pendant son plaidoyer, le Dr. Rancourt a-t-il dû prendre le temps de resituer l’interprète par rapport au texte écrit duquel il lisait et qu’elle avait sous les yeux, perdant chaque fois de précieuses minutes. La juge en charge, énonçant distinctement chaque syllabe, a sommé M. Rancourt : « il faut que vous par-li-ez très len-te-ment. »

En anglais, M. Rancourt aurait joui pleinement de ses quarante minutes, à n’importe quel débit. L’emploi du français lui aura coûté, rien qu’en interruptions, au moins douze pourcent du temps de son plaidoyer. Si vous ne réussissez pas à vous scandaliser pour si peu de minutes, considérez que c’est sur si peu de minutes que dépend notre système de justice pour détruire la vie des gens.

Interruptions mises à part, on aurait pu s’attendre au lendemain du « pas de géant » que l’accès à la justice vient prétendument de faire en Ontario… à ce qu’une juge de la Cour d’Appel, juge francophone en sus, se rende compte sans qu’on ait à lui dire que d’avoir à plaider « en parlant très lentement », quand on n’a que quelques minutes comptées pour se défendre, taxe la justice en français.

Adèle Mercier
Kingston, Ontario