MONTRÉAL FRANÇAIS, C’EST POUR QUAND?

Suite à l’article de La Presse dans lequel on dit qu’Impératif français lance une campagne à l’endroit des anglophones et des allophones, j’aimerais vous avouer que je trouve toujours hasardeux d’accoler ces deux groupes puisque les anglos n’ont pas à délaisser leur langue  alors que les allos sont concrètement appelés à adopter dans leur vie quotidienne, sur la rue, au travail  et dans le public, ou le français ou l’anglais. Par ailleurs, ce rapprochement suggère que les allos sont plus proches des anglos que des locuteurs de la langue nationale. Il y aurait donc lieu de faire appel à deux stratégies distinctes.

À ce propos, je vous propose de lire mes réflexions récemment envoyées aux journaux et que j’ai réunies dans un texte intitulé «Montréal français, c’est pour quand?»

Montréal français, c’est pour quand?

L’Italo-Québécois vend son café à des gens aux traits asiatiques. La transition ne se fait qu’en anglais. J’entends les échanges tout en lisant mes journaux. Il y a bien quelques phrases en français; on répond alors à des questions de la jeune desouche qui sert au comptoir.

Belle illustration de la vie à Montréal où l’anglais est la langue commune des communautés culturelles, dont plusieurs membres, il est vrai, peuvent maintenant parler français; d’ailleurs, ils le démontrent souvent quand, et si, les desouche entament la conversation dans la langue de Molière – ce qui n’est malheureusement pas assez souvent le cas – les majoritaires se sentant  obligés d’agir ainsi pour être, selon certains dires, à la hauteur de leur ouverture et de leur accueil légendaires.

On pourra toujours – et certains ne s’en privent jamais – ridiculiser les sombres prédictions de celui-ci ou de celle-là, mais moi, au contraire, je crains fort qu’au rythme où vont les choses les années 2030 en vérifieront l’exactitude prémonitoire de ces alertes. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement quand les quelque 45 000 nouveaux arrivants au Québec chaque année s’installent à Montréal dans une proportion de 90%; quand l’île regroupe la forte majorité de la minorité anglophone qui, selon certains de ses membres, se considère la deuxième société d’accueil; quand l’île est désertée par les desouche, et qu’on est, et sera toujours, à l’intérieur de ce continent dominé par l’anglais. Ajoutez à cela les mesures de francisation d’une navrante timidité et la molle application, par   Charest et les siens, de la loi 101 ou de ce qui en reste après avoir subi les attaques de certains pôvres Anglos légalement secourus par la plus haute Cour au nom du respect d’une Charte qui est la négation même des droits collectifs de la nation québécoise.

Je ne suis pas sûr que celles et ceux qui dénoncent l’alarmisme des «nationaleux» se rendent compte de la rapidité avec laquelle le français, toujours en déclin dans le ROC, perd de son poids ici même à Montréal où la langue de travail demeure très majoritairement l’anglais.

C’est, entre autres, au nom du respect de ces mêmes droits individuels qu’on n’ose pas prendre les mesures qui s’imposent dans la sphère du travail, dans celle des communications avec le gouvernement, et qu’on se rebute à prolonger l’application de la Charte de la langue française au niveau collégial; dans les milieux de travail, en effet, on se limite à inciter les compagnies, petites et moyennes, à franciser leurs communications internes. Et l’Office de la langue française applique strictement son mandat restrictivement interprété: répondre aux plaintes qui lui sont présentées. Bref, on agit collectivement comme si, dans le contexte favorisant nettement sa rivale, la langue officielle et commune allait s’imposer de soi, oubliant le rouleau compresseur  capitaliste nord-américain et mondial qui impose l’anglais comme  langue commune de communication et qui favorise un individualisme assez réfractaire aux engagements nécessaires dans la défense de causes collectives.

Si la loi 101 ne fait que permettre aux desouche de se faire répondre en français quand, et si, ils abordent un membre d’une communauté culturelle;

Si la loi 101 n’arrive pas à faire que ces concitoyennes et concitoyens aux origines diverses ne sentent pas le goût d’adopter la langue française comme langue de communication, sauf quand ils s’adressent à une ou un desouche;

Si, se croyant toujours immunisés contre la minorisation par la seule adoption, en 1977, de la Charte de la langue française, les membres de la majorité acceptent de se faire servir en anglais et sont gênés d’aborder leur Interlocuteur dans la langue nationale,

Si le gouvernement Charest continue de se contenter d’une application molle (quand elle existe) de la loi, tout en augmentant, à chaque année, le nombre de nouveaux venus

sans instaurer les mécanismes nécessaires pour les encadrer sérieusement dans l’apprentissage de la langue commune, sur la rue comme au travail, afin de leur permettre de s’intégrer véritablement à la nation québécoise,

Les locuteurs  des diverses langues venues de loin ne verront bientôt plus (n’en est-on pas déjà la?) la nécessité d’apprendre le français puisque l’inconsciente majorité, se reposant sur certains non moins inconscients leaders d’opinion, et qu’elle aura bientôt perdu le peu de vigueur qu’elle avait, devenant, en terme de nombre et d’influence, à Montréal et dans la région  métropolitaine, la plus grosse minorité, comme c’est déjà le cas au Canada. Le fait de rester dans ce  «pays sans bon sens» qu’on n’arrive pas à quitter, ne peut que maintenir et aggraver cette situation problématique qui fait que la seule société d’accueil du Québec est incapable d’intégrer véritablement nos nouveaux frères et sœurs venus des quatre coins de l’horizon «pour s’y bâtir à côté d’elle».

Ce ne sera ni en italien, ni en chinois que, toujours dépendants de ces leaders zen, de ces faux bergers, nous prendrons enfin  conscience de la réalité et que nous serons amenés à répondre à ces questions dérangeantes: « Mommy, daddy, how come we lost the game? Oh mommy, daddy, are you the ones to blame? Oh mommy, tell me why it’s too late, too late, much too late?»

Normand Breault

27 juin 2011