BERTRAND CANTAT ET LA « BIEN-PENSANCE »

On s’est élevé contre le moralisme de Stephen Harper. Ne vient-on pas d’avancer beaucoup plus loin dans le cas du rocker de Noir désir? Une autre pièce que celles de Sophocle s’est emparée de Bertrand Cantat et l’a plié à un rôle dicté par certaines hantises de notre temps. Ceux qui ont étudié la distribution des rôles dans une action, qu’elle soit romanesque ou théâtrale, se souviennent du schéma actantiel. Ce modèle permet aussi de lire les idéologies qui gouvernent les sociétés. Dans le cas présent, nous aurions à un niveau supérieur et abstrait qui surplombe et inspire le drame réel, bien qu’il échappe au commun, une Religion de la femme qui veut le règne de la Femme absolue. Si l’on descend au niveau concret qui double le premier, et lisible au premier degré, le mouvement féministe et ses fidèles veulent un certain pouvoir. Dans cette quête, ils seront aidés par diverses forces, telles de nouvelles conditions de société, des hésitations de la sexualité, une dramatisation extrême de la violence, la complicité des pouvoirs politique, judiciaire et médiatique, etc. Mais des forces adverses s’opposeront à leur lutte dans une constellation serrée, honnie et largement fantasmée. Ce sont les survivants de l’ère patriarcale, l’hostilité vraie ou supposée des religions et divers personnages batteurs ou meurtriers des femmes. Bertrand Cantat a donc cristallisé, dans l’occurrence du cycle de Sophocle, et superposant une autre pièce à la première, la totalité des oppositions. Un meurtrier de circonstance est devenu le Criminel intégral capable d’assassiner la Femme tout court, d’où la soufflure démesurée des réactions et le déchaînement d’une rare vindicte. Le drame de Vilnius, la beauté hier brute et animale du chanteur ne suffisent pas à expliquer ce choix de l’inconscient collectif. Des esprits que l’on croyait solides ont confondu le judiciaire avec le jeu théâtral et sa symbolique. Ce moralisme outrancier ne servirait-il pas d’exutoire, de bonne conscience et de diversion aux tragédies que le Québec s’avère incapable de dénouer?

Hubert Larocque, Gatineau