« BREIZH BANQUE »

 

Peu après le lancement de Bforbank par Crédit agricole SA, l’organe central du groupe coté en Bourse, les quatre Caisses régionales de Bretagne annonçaient, le 20 novembre, celui de Breizh Banque qui « s’adresse à tous les internautes bretons, d’ici ou d’ailleurs, de sang ou de coeur » comme l’a dit un de ses promoteurs (l’affaire est pilotée par la Caisse du Finistère). Cette nouvelle banque en ligne a choisi de jouer sur la fibre identitaire, ciblant les Bretons de Bretagne ou de la diaspora, se proclamant « la première agence virtuelle et affinitaire du monde« . Voilà qui n’est pas sans nous rappeler le lancement, en 2000, de TV Breizh puisque cette nouvelle chaîne de télévision fut, en effet, présentée alors, plus modestement, comme « la première télévision identitaire en France » (les Caisses de crédit agricole bretonnes figuraient d’ailleurs pour 15 % dans l’actionnariat d’origine de cette chaîne, aujourd’hui détenue par TF 1 à 100 %).

Ce nouveau site web en trois dimensions est « plus qu’une banque« . Il vise à « construire un espace de communication facilitant les relations entre Bretons« . Une panoplie de prestations annexes sera proposée (forums, blogs, etc …) et l’internaute pourra aussi s’informer sur les événements qui se déroulent en Bretagne, culturels, touristiques, sportifs, à l’exclusion, sans doute, de ce qui touche à la politique. On pourra même acheter en ligne des produits réalisés en Bretagne. Il est à noter, à ce propos, que la Fédération du crédit agricole de Bretagne est l’un des membres fondateurs de l’Institut de Locarn, Cultures et Stratégies internationales, club de réflexion, créé en 1991, regroupant des chefs d’entreprise bretons, et est également membre de l’association Produit en Bretagne fondée, en 1993, pour « le développement économique et culturel de la Bretagne, la promotion de la qualité, le respect de l’environnement et le développement de l’emploi« . Le site de Breizh Banque est annoncé en français. Au moins au début, car il ne fait aucun doute que ses administrateurs seront soumis à de très fortes pressions pour que soit faite, petit à petit, une place croissante au breton et que, compte tenu de ce qui vient d’être dit, il leur sera fort difficile de ne pas leur donner satisfaction.

« La Breizh Banque, à l’identité fortement marquée » devrait, disent ses promoteurs, « répondre aux besoins de nombreux clients d’avoir, à chaque instant, une agence de proximité … même lorsqu’ils sont éloignés géographiquement« . Curieuse affirmation puisque les quatre caisses en question – dont l »‘identité » ne fait aucun doute puisque, par définition, toutes leurs agences sont implantées dans un des départements bretons – offrent déjà à leurs clients le service en ligne qui abolit les distances. Sans compter que d’autres établissements bancaires portent eux aussi, fort explicitement, la marque bretonne. Et parfois depuis fort longtemps. Telle la Banque de Bretagne, filiale de BNP Paribas, dont le siège est à Rennes, fondée en 1909 à l’instigation de la Banque de France et qui, depuis 2001, offre, elle aussi, un service complet de banque à distance sur internet. Tel, aussi, le Crédit Mutuel de Bretagne (« la banque à qui parler » comme dit sa publicité), le concurrent historique du Crédit agricole en Bretagne (qui vient de lancer Fortuneo, sa banque en ligne, à peu près en même temps que Breizh Banque voyait le jour).

On aurait raisonnablement pu s’attendre, après la naissance récente de BforBank, à ce que cette production fût dénommée Breizh Bank (peut-être ses promoteurs ont-ils manqué un peu d’audace ?). Car la diglossie associant mots anglais et bretons est très en vogue en Bretagne depuis quelques années. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que les deux régions de l’Union européenne les plus attachées à la promotion de leur langue régionale et les plus perméables à l’invasion anglomaniaque sont la Catalogne et la Bretagne ? D’une manière générale, l’essentiel pour les « créatifs » de la publicité et des services de communication – de très jeunes gens dans l’immense majorité des cas – n’est-il pas que les mots utilisés par eux pour dénommer sociétés commerciales, produits et services nouveaux ne figurent dans aucun des dictionnaires de la langue française ? Cet envahissant et « moderne » engouement pour le mélange des mots anglais et bretons, je l’ai signalé pour la première fois le 21 mai 2007, à l’occasion du lancement, dans la région de la Baule, de la radio locale dite Kernews. Bien d’autres exemples ont suivi. Ainsi, la manifestation culturelle et économique célébrant « la Bretagne à Paris« , dont la première édition s’est déroulée en septembre 2007, fut baptisée Breizh Touch. En mars de cette année, Bretagne ensemble (le bulletin du Conseil régional de Bretagne dont les éditoriaux sont désormais bilingues, français et breton) consacrait un article enthousiaste au lancement d’une West Web Valley made in Breizh (réseau d’échanges entre porteurs de projets Internet à l’échelle de la Bretagne). Il y a quelques jours, la presse locale a parlé de Braise in Breizh à propos d’un mouvement de jeunes catholiques rennais. Enfin, autre manifestation, parmi bien d’autres, de cette curieuse toquade, sur son site de campagne pour les prochaines élections régionales ( http:/www.forumbretagnepourtous.net/ ), le président du Conseil régional de Bretagne, M. Jean-Yves Le Drian, candidat à sa propre succession, « invite à participer à un grand « Breizhstorming » régional » (allusion évidente à l’anglais brainstorming, remue-méninges en français).

Dans cette opération commerciale, double concession, appuyée, à la fois au communautarisme et au régionalisme linguistique, l’essentiel, en somme, pour ne pas dire tout, est bel et bien dans le mot Breizh de la raison sociale …

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr