L’OBSESSION DU FLQ

Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas accorder d’attention à l’intérêt ambigu que l’on porte au FLQ. Toutes les fois qu’il en est question, dont au récent « Moulin à paroles », son Manifeste polarise un imaginaire fasciné, réprobateur ou malveillant. Cette fascination relève de sa position dans l’inconscient vis-à- vis la Conquête de 1759. Avec la Rébellion de 1837-1839, même dans son improvisation un peu dérisoire, il fournit une réplique attendue, adéquate à la Conquête, dans le même registre qui est celui de la violence armée. Toutes les autres démarches de libération : combat pour le français, luttes constitutionnelles, Révolution tranquille, invention du PQ et du Bloc québécois, référendums, etc , constituent des approximations dont les acquis demeurent partiels, toujours en suspens, quand elles ne sont pas carrément des défaites. Comme on voudrait qu’elles produisent à notre avantage le même effet historique, – sans effort, blanc et sans douleur!

L’ancêtre canadien du Québec s’est trouvé impuissant face au conquérant britannique. Peu nombreux, sans argent ni allié, et surtout sans armée, il a dû accepter la présence anglaise et se voir prescrire un modus vivendi avec l’occupant. Bien entendu, la vie a ses exigences et continue sous tous les régimes mais les obligations de la Conquête n’ont jamais été acceptées comme légitimes et n’ont pu abattre dans l’inconscient collectif l’essor naturel vers l’indépendance. Aujourd’hui comme hier, les Québécois se partagent en deux camps. Ceux qui restent fidèles à l’origine française de 1608 et veulent en ressaisir tous nos progrès. Ceux qui ont intériorisé la Conquête comme un état définitif et qui travaillent à l’imposer comme l’acte fondateur par excellence. Par quelle étrange perversion peut-on adopter une défaite comme idéal et modèle national?

La défaite a laissé des traces, même chez ceux qui désirent l’indépendance. Le signe évident en est une réaction pathologique face au FLQ. Ne craint-on pas comme la peste de lui être associé de près ou de loin? On redoute certes la réaction du vainqueur et de son héritier, Ottawa. Plus profondément, on porte inscrit en soi le regard du vainqueur sur nous et son ombre nous fout l’indécision et la honte de nous-mêmes. On aura noté que tous les officiels indépendantistes ont commencé leur discours sur le Manifeste du FLQ par une condamnation de sa violence, ne voulant en assumer que l’intérêt historique, rassurant et lointain. En l’absence de tout danger de récidive, ils ne pouvaient que céder à une pression subconsciente. Le Québec ne peut envisager une solution militaire qui serait impossible et suicidaire. Mais il ne peut renoncer pour autant à l’indépendance qui est la cause et le moteur le plus profond de sa survivance et de sa vitalité, même à moitié empêchée par le fédéralisme. C’est pourquoi, on écoute le Manifeste du FLQ avec un ravissement effrayé, tout en manifestant une réprobation de commande : « Je ne connais pas cet homme! » Rappelez-vous la lecture surjouée du speaker Gaétan Montreuil qui surlignait chaque ligne du Manifeste d’une mimique de fédéraliste martyrisé! Le style du Manifeste a beau dater, Il laisse filtrer, avec les transpositions nécessaires, une des Voix les plus authentiques et les plus nécessaires du Québec.

Chez les Fédéralistes, puisqu’ils détiennent le pouvoir et acquiescent sans réserve à la Conquête, la réaction est beaucoup plus claire et sans nuances. Les événements les ont contraints à renoncer à une célébration ludique de la Conquête. Une reconstitution des Plaines d’Abraham aurait servi à distancier un rappel fâcheux des origines du fédéralisme et même à donner l’illusion que la Conquête serait bénéfique et sans conséquences. Dès lors, une sorte de rage s’est emparée de leurs porte-parole politiques et médiatiques. « La Conquête, c’est le FLQ et ses bombes! », nous a dit M. Charest et il s’est accroché obstinément à cette réduction simpliste. « La Presse » a mobilisé son équipe entière, une semaine entière, pour étouffer la Conquête sous les « crimes » du FLQ et nous empêcher d’y voir autre chose qu’une entreprise criminelle de bas étage. On sait aujourd’hui que le Gouvernement fédéral s’est largement emparé du FLQ , a commandité et dirigé son action pour se donner le prétexte d’une mise au pas et d’un assujettissement de l’ensemble de la société québécoise. La polémique au sujet de la lecture du fameux Manifeste, attisée par la malveillance et la malhonnêteté d’un certain pouvoir et d’une certaine presse, a semé le doute et l’ambiguïté chez nombre de nos concitoyens peu instruits de l’histoire et naïfs face aux manœuvres d’un pouvoir au scrupule bien léger.

Hubert Larocque, Gatineau.