MONSIEUR LE SÉNATEUR

Monsieur le Sénateur,
jacques.legendre@wanadoo.fr

Permettez moi, une fois encore, de vous remercier pour votre très aimable courriel du 31 janvier.

Il est bien certain que le fait d’imprimer quelques mots d’anglais sur une carte de voeux – fût-ce par pur snobisme, fût-ce le fait d’un sénateur s’exprimant ès qualités – serait parfaitement anodin si nous n’étions pas dans un contexte qui voit la langue française reculer sur tous les fronts, tandis que cette débandade ne semble inspirer au personnel politique, dans sa très grande majorité, qu’indifférence, impuissance, résignation ou abdication. Beaucoup, même, semblent se féliciter, tantôt in petto, tantôt ouvertement, d’une lente mise au tombeau de la "langue de la République", comme le stipule la Constitution. Ce serait, sous couvert de l’habituel blanc manteau de la sacro-sainte "modernisation", l’un des sacrifices, parmi bien d’autres, à consentir sur l’autel de la construction européenne et de la marche triomphale vers la mondialisation heureuse. Vous plaidez les circonstances atténuantes pour votre honorable collègue, et vous le faites généreusement puisque vous appartenez précisément à cette petite minorité de parlementaires qui s’efforce, courageusement, de résister, sinon d’endiguer le raz-de-marée anglomaniaque car vous savez bien que vous n’en avez pas les moyens et que ceux-ci ne pourront venir que d’un réveil de l’opinion publique. Mais, le spectacle qu’offre le monde politique, et certainement pas seulement sur ce terrain linguistique, n’incline guère à l’indulgence.

L’anglomanie ambiante n’est jamais que l’une des manifestations les plus spectaculaires de la lente conquête des esprits, à droite, bien sûr, mais aussi, et peut-être surtout, à gauche, par l’idéologie libérale. Ce n’est plus à la religion, comme hier, ni à l’Etat, comme il y a peu de temps encore, qu’incomberait la quête du bonheur et du salut des hommes sur cette terre, mais … aux marchés et aux entreprises commerciales ! D’où cette endogamie plus étroite que jamais entre milieux politiques et milieux d’affaires, d’où cette flagrante subordination du pouvoir politique au pouvoir économique à laquelle nous assistons, surtout depuis quelques années. D’où le démantèlement, le dépérissement progressif des structures publiques de cohésion et de protection sociales, l’avènement du règne absolu de l’argent et de la réussite dans une "dissociété" (professeur Jacques Généreux) du chacun pour soi, caractérisée par la "déliaison sociale". Il y a une vingtaine d’années, Allan Bloom, qui était professeur de philosophie politique à Chicago, l’un des esprits les plus fins qu’il m’ait été donné de connaître, écrivait que l’histoire de la pensée libérale, depuis les Thomas Hobbes, John Locke, Adam Smith et autres grands auteurs dont il avait une connaissance approfondie, était celle d’un "déclin constant". Ce n’est probablement pas l’actuelle agitation néolibérale qui lui donnera tort.

A propos de cartes de voeux, j’en ai récemment reçu une de M. Christian Poncelet, président du Sénat. Inutile de vous dire qu’elle ne contient évidemment pas un seul mot d’anglais. Je me souviens, du reste, qu’en novembre 2002, M. Poncelet avait déclaré ceci : “La constitution européenne en projet et la Convention sur l’Avenir de l’Europe doivent donc permettre de figer dans le marbre, par un article spécifique, ce principe que rien ne doit pouvoir entraver la possibilité des Etats de prendre toute mesure de nature à maintenir la diversité culturelle et linguistique de l’Europe et à développer la vitalité des cultures nationales, car elles sont par nature dans l’intérêt de l’Europe.” C’était une excellente idée qui, bien entendu, n’a pas été reprise. Pas plus qu’elle ne l’a été dans le prétendu "mini-traité" européen de Lisbonne, soumis mercredi prochain à la ratification de Assemblée nationale, puis, jeudi, à celle du Sénat. Texte qui n’est du reste, pour l’essentiel, de l’aveu même de ses plus ardents partisans, tel M. Valéry Giscard d’Estaing, qu’un copié-collé de celui qui avait été rejeté le 29 mai 2005, par référendum, par les Français. Etrange conception de la démocratie ! Mais peut-être cette dernière figure-t-elle, elle aussi, comme la langue, sur la liste des valeurs qui peuvent être allègrement sacrifiées aux exigences de l’aventure européenne ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Sénateur, l’assurance de ma considération très distinguée.

Jean-PIerre Busnel