LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EST-ELLE « ÉTRANGÈRE »?

N’est-il pas étrange que des intellos convoqués pour leur culture classent la littérature française comme étrangère? On avait déjà remarqué ce phénomène de provocation ou de barbarie, on ne sait, dans plusieurs librairies montréalaises. Du seul fait qu’elle soit écrite en français, on devrait la distinguer des vraies littératures étrangères. Mais il existe bien d’autres raisons de brocarder cette « inculture » tapageuse. La littérature dite québécoise n’a cessé d’être un catalogue d’œuvres qu’au début des années 60, quand on a commencé à la considérer comme un ensemble d’œuvres formant un corps et produisant nombre d’échanges internes, d’influences, une tradition pour tout dire. Même alors, on ne pouvait sans scier la branche sur laquelle on était assis, rejeter dans l’ignorance et le mépris la littérature française qui nous avait enfanté à notre propre vie littéraire et qui continuait à la nourrir. Quelques intellectuels de renom ont diagnostiqué la mort de notre littérature au début des années 1980 quand on a cessé d’inscrire les livres qui s’écrivaient dans une tradition littéraire, autant québécoise que française.

J’ai moi-même longtemps enseigné littérature française et québécoise, assez pour savoir que rien au Québec n’égale les grandes œuvres de la France. Il faut crever cette vanité de clocher. On déplore notre calamiteux français, tant d’ouvrages mal écrits, sans forme et sans style. Tous ces maux seraient en voie de guérison si on apprenait d’abord langue et écriture chez les grands auteurs de la France. On ne peut devenir nous-mêmes sans cette imitation éminemment pédagogique et fructueuse.

Le sachant atteint d’une maladie mortelle, je posai un jour cette question à un grand chercheur et professeur de littérature québécoise : « Tout à fait entre nous, lisez-vous encore les auteurs québécois? » – La réponse vint,
limpide et directe. – « Non. Vous savez, on a déjà écrit cela ailleurs, et beaucoup mieux. » L’ennui est que, par ignorance, prétention ou snobisme « interculturel », on ne veut savoir que ce qui est local ou carrément étranger. Lisez la liste des conseils de lecture parus dans La Presse du dimanche 7 septembre! En considérant la littérature française comme étrangère, on se prive de cette intimité et de cette possession de langue qui nous permettraient d’écrire enfin une grande littérature québécoise.

Hubert Larocque, Gatineau.