LE QUÉBEC ENTRE CATHOLICISME ET LAÏCITÉ

La question nationale du Québec n’a pas été réglée, elle n’a même jamais été correctement posée. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce qu’elle ressurgisse tout entière à propos des accommodements dits raisonnables. Dès le début, les partisans du statu quo ont pressenti le danger en tentant de nous faire croire à l’inexistence du problème, puis en suggérant diverses formes de censure et d’endiguement pour empêcher, disaient-ils, les dérapages. On a bien compris que le but en était d’interdire une interrogation fondamentale sur l’histoire, sur l’identité du Québec, sur notre dérive politique, et la gestion de données nouvelles, comme l’immigration. Récemment, la question s’est recentrée sur le religieux. On a pu entendre divers discours, souvent maladroits et excessifs dans un sens ou l’autre. Le plus tapageur cependant exprimait une aversion primaire et ignare à l’endroit du religieux. Quel équilibre définir entre tradition et nouveauté, entre religion et laïcité?

Au Québec, peut-on réellement traiter le catholicisme sur le même plan que des religions exotiques introduites récemment par une immigration massive, incontrôlée? Le premier historien sérieux, le premier citoyen honnête et un peu informé n’ignorent pas que la religion catholique a fondé le Québec, au 17ième siècle, à égalité avec la monarchie française, et qu’elle l’a refondé quasi seule ,au 19ième siècle, en l’arrachant littéralement au dessein assimilateur de Durham, et des ancêtres de nos fédéralistes. Peut-on ignorer que c’est dans le giron paroissial, où l’Église les a recueillis après la Conquête de 1760, que les Québécois ont acquis les traits qui les distinguent comme peuple? Enfin, toutes les institutions dont nous sommes fiers, et dont l’État québécois a pris le contrôle après 1960, avaient été créées par l’Église catholique, et avaient reçu d’elle leur impulsion civique et organisationnelle. Maintenant, que la laïcité nous montre ses monuments, ses idéaux! On ne voit rien à son horizon, à part une existence rigoureusement plate, limitée à l’immédiat, amputée de toute antériorité, de toute direction vers l’avenir, et bien évidemment de toute transcendance à une existence éphémère et anecdotique. Une première évidence s’impose au regard, et c’est la marque indélébile du catholicisme inscrite dans les noms de lieux et sur nos paysages tant urbains que campagnards. À quoi ressemblerait un village québécois sans son église? Cela se résumerait à un dépanneur et à une salle de "bowling!

Non, le catholicisme est fondateur et composante de l’identité québécoise. Par là, nous ne voulons pas dire que tous les Québécois doivent être croyants, de gré ou de force. Nous savons fort bien que la foi ne dépend pas du vouloir de l’homme. Autrement, les agnostiques et les athées croiraient! Nous proposons simplement aux Québécois, croyants ou non, de s’intéresser au catholicisme comme fait culturel, historique, et fondateur, pour une part importante et inamissible, de leur identité propre. L’Église catholique est la plus ancienne institution de l’Occident. Par elle, nous avons reçu le legs de l’Antiquité, par elle, l’Occident a reçu la forme première de sa pensée et de son regard sur l’existence, l’ensemble de ses institutions, l’inspiration d’une grande partie de ses œuvres d’art et la source de ses idéaux et de ses valeurs. La plupart des Québécois, qui s’embourbent dans la défense d’une laïcité artificielle et exsangue, par une confusion suicidaire, combattent en fait le cléricalisme qui est sorti de nos moeurs depuis au moins 40 ans. Personne aujourd’hui ne conteste qu’il y ait, distinctement, le domaine de César et celui de Dieu, mais cela ne signifie pas que les deux domaines soient sans rapport. La trame profonde de l’histoire humaine consiste dans un dialogue incessant , tantôt révolté, conflictuel, tantôt consentant et amoureux, entre César et Dieu, entre ce monde et l’éternité. Au lieu de s’entêter dans des positions antireligieuses dépassées, les Québécois devraient plutôt renouveler, réinterpréter leur rapport au catholicisme.

On peut aussi remarquer en passant que le même travail s’imposerait par rapport à la culture française, comme origine et norme de notre culture propre. La culture québécoise, ce n’est pas seulement l’usage du français comme idiome désincarnée, mais usage d’une langue qui a une origine, une histoire que nous devons assumer dans tout son poids et dans toute sa durée.

Qu’est-ce que le Québec? Ce n’est certes pas le bilinguisme et le fédéralisme, ou encore un fourre-tout « multiculturel ». Le Québec, c’est une bifurcation originale, à part entière, de la France, dans ses composantes historiques, culturelles et religieuses.

Hubert Larocque, Gatineau