ANGLICISATION DE LA BELGIQUE

Madame Jolière Gauthier,

J’ai lu quelques unes de vos interventions sur le site "Impératif français"
et je ne peux qu’abonder dans votre sens.

Vous parlez de la situation en France mais je peux vous dire que c’est
encore bien pire en Belgique. En effet, notre pays a le "privilège" d’abriter
des francophones, des néerlandophones et des germanophones. Nous avons donc
trois langues officielles.

Toutefois, les flamands (néerlandophones) souffrant d’un sérieux complexe
d’infériorité qu’ils cultivent avec amour et obstination depuis très très très
longtemps, font la "guerre linguistique" aux francophones qui n’ont pas envie,
pas le goût, pas la motivation d’apprendre le néerlandais. Résultat des
courses et parce que l’on veut éviter l’écueil du choix entre le français et
le flamand, on constate une pollution permanente et généralisée par l’anglais
(langue non officilelle en Belgique mais très pratiquée du fait des nombreuses
institutions internationales installées sur le territoire). C’est très
insidieux et très vicieux mais ça fonctionne. A tel point que même certains
services de l’Etat portent des noms anglais. Sur les vitrines, dans le langage
courant, dans les "programmes gouvernementaux" on trouve de plus en plus
d’expressions anglaises et j’enrage. A mon tout petit niveau, je refuse
d’entrer dans un magasin où les inscr1ptions sont en anglais et je ne manque
pas une occasion de faire remarquer l’utilisation de la langue anglaise dans
un pays où l’on parle le français, le néerlandais et l’allemand.

Mais je suis toute seule, toute petite et fort peu entendue. On me rétorque
généralement que c’est l’évolution de la société qui veut cela, que c’est la
langue utilisée pour faire du commerce dans le monde entier et qu’elle est
incontournable. Je maintiens que c’est faux et que le but, en nous imposant
l’anglais, c’est de nous imposer, par là même, une forme de pensée unique et
un dieu unique : les Etats-Unis.

Le problème, chez nous, c’est que les médias ne suivent pas. Je veux dire
par là que, à l’heure actuelle, si l’on veut faire passer une idée, orienter
vers une autre vision des choses, il faut que cela passe par les médias
(essentiellement la télévision et la radio). Le poids des médias est énorme,
il véhicule bien des choses, bonnes ou mauvaises, et je suis convaincue que
s’ils défendaient ardemment la langue française en faisant la chasse à
l’anglais, cela aurait un certain impact sur la population, je dirais même un
impact certain car je suis convaincue que bien des gens prennent tout ce qui
s’y dit comme argent comptant. J’ai déjà contacté l’un ou l’autre journaliste
sur ce sujet mais sans résultats, malheureusement.

Je suis donc quelque peu désespérée de voir notre belle langue française
perdre du terrain pour faire place à la langue anglaise et tout ce qu’elle
charrie derrière elle : bouffe pré-chiée, cinéma à grands effets mais vide de
sens, violence gratuite et nivellement par le bas. Mais bon, que peut-on faire
? je me sens un peu seule dans mon combat pour le français. En fait, ce qu’il
nous faudrait ici, c’est un "impératif français" très actif et bien relayé par
les médias. Ca, ce serait génial.

Merci en tous cas pour votre défense de la langue française, je ne vous
cache pas que j’ai un petit bout de mon coeur de latine francophone qui se
tourne vers votre Québec qui se bat pour défendre non seulement une langue
mais une culture énorme et d’une richesse incroyable.

Bien à vous.

Chantal RENAERT


Mme Chantal,

Hélas ! Je connais bien le problème.

Puisque le pays-coeur de la Francité évacue sa propre langue, les pays
limitrophes, en effet, ne voient plus très bien en quoi il est pertinent de
défendre ou promouvoir une langue que les Français eux-mêmes semblent
(massivement) mépriser.

Le colonisateur de naguère semble prendre un plaisir certain à
s’autocolonialiser de l’intérieur en introjectant la langue anglaise…

On se sent bien seul(e), il est vrai, à lutter contre une tempête générale.
Mais il faut savoir, ou se souvenir, que toute bonne idée (et/ou action noble)
émane d’un individu, un seul. Une idée ne germe jamais (ou très
exceptionnellement) dans plus d’un cerveau à la fois. Or, outre la valeur de
celle-ci, en soi, c’est le pouvoir de conviction (et de "propagation" sur le
vecteur du temps) qui fait le reste.

Ce sont donc des individus qui, chacun dans leurs milieux respectifs
(famille, quartier, travail, municipalité, pays, etc.), parviennent (ou non) à
faire avancer une Cause digne. Aussi non seulement l’individu n’est pas
impuissant devant les "grandes tendances" (si tant est que cette locution puisse
avoir un sens), mais il constitue en soi le seul contre-pouvoir possible.
Car une "tendance" (ou "contre-tendance"), ce n’est rien d’autre qu’un individu
qui s’associe avec un autre indivdu qui… Il n’y a pas de force collective
(groupe, organisme, état) sans individus à sa base.

Aussi, attendre "les autres", c’est toujours l’alibi du laisser-faire. Les
autres
, ça ne tombe pas du ciel comme une force déjà constituée ex nihilo.
Les autres, c’est une personne, comme vous. D’abord. Qui parvient à
rallier une autre personne, puis une autre… Jusqu’à ce que ce rassemblement de
«Je» constituât un pouvoir propre, per se, qui sera un «Nous» apte à
prendre la parole au nom de chacun de ces «Je». Et apte à agir, dès lors,
dans le sens de ce que l’on estime être la meilleure conduite à adopter face au
problème identifié.

Enfin, vous n’êtes pas seule, d’ores et déjà, Mme Linder-Renaert. Il y a des
gens chez vous, dans votre propre pays, qui partagent cette indignation. Toutes
ces personnes construisent peu à peu, le plus souvent dans l’ombre et sur le
terrain plus ou moins privé qui est le leur, un tissu solide qui pourra,
éventuellement, faire reculer l’immonde d’une Planète subjuguée par la tyrannie
d’une monoculture qui, par définition, asphyxie tout sur son passage.

Et parmi ces ami(e)s, ces travailleurs de la dignité, il y a, croyez-m’en,
les Québécois…

Continuez à vous exprimer, madame. C’est important. Vital même.
Car vos commentaires ne tombent pas toujours, ni systématiquement, dans
l’oreille de sourds…

Un individu + un individu + un indiv…

Bien à vous,

Jolière Gauthier
Joliere@sympatico.ca