LA PEINE DE MORT AUX ÉTATS-UNIS

« Bush a présidé à plus de 152 exécutions en six ans »

Mme Liza Frulla, ministre
Patrimoine canadien
Frulla.L@parl.gc.ca

Madame la ministre,

De ce George W. Bush que dénonce (voir l’article ci-joint) la célèbre
religieuse américaine Helen Prejean, vous avez déclaré avec enthousiasme
dimanche soir sur le plateau de Tout le monde en parle : « C’est en lui
serrant la main [le 2 novembre dernier à Gatineau] que j’ai compris comment il a
été réélu… »

Mais ne comprenez-vous donc pas que ce type est un homme sans coeur et sans
pitié, comme hier au Texas, aujourd’hui en Irak, et demain en Iran ou ailleurs ?

Ne comprenez-vous pas que ce président est dangereux ?

Vous vous êtes laissée séduire par un tel homme ! Et en l’avouant
publiquement, vous avez fait preuve, en tant que députée et ministre, d’une
naïveté absolument pathétique…

Claude Rochon
Gatineau (Québec)
rochon.weitz@sympatico.ca

Le Devoir
IDéES, samedi 22 janvier 2005, p. b5

Bush et la
peine de mort au Texas

Pendant les six années où il a agi à titre de gouverneur du Texas,
George W. Bush a présidé à plus de 152 exécutions

Soeur Helen Prejean

En ce début du XXIe siècle, un
gouverneur, tout particulièrement celui qui est motivé davantage par des besoins
d’efficacité que par la morale, représente les derniers vestiges du droit divin
des rois dans la mesure où il exerce un pouvoir absolu de vie ou de mort. Devant
l’imminence d’une exécution, aucun gouverneur ne souhaite pourtant donner
l’impression que son coeur est de pierre devant la vie humaine. En conséquence,
les gouverneurs mettent sur pied des comités de pardon et rencontrent des
conseillers juridiques qui absorbent les tensions politiques dans les cas
controversés.

Tous les gouverneurs soutiennent être
déchirés par les décisions à prendre au sujet de la peine de mort. Tous
affirment aussi scruter chaque cas sous tous les angles possibles avant de
prendre la terrible décision finale qui leur incombe.

Au cours des six années où il a agi à
titre de gouverneur du Texas, George W. Bush a présidé à plus de 152 exécutions,
soit davantage que n’importe quel gouverneur dans
l’histoire récente des états-Unis
. Bush a lui-même affirmé ceci:
«J’étudie chaque cas de peine de mort sérieusement et les revois tous avec soin.
[…] Chaque cas est important puisque chacun tient à la vie.»

Dans A Charge To Keep, son
autobiographie publiée en 1999, il écrit: «Pour chaque cas, un conseiller
juridique me conseille en détail, revoit les arguments présentés par la défense
et la poursuite, soulève les doutes, les problèmes ou les questions.» Bush croit
que cette façon de faire constitue un garde-fou qui permet de confirmer la
culpabilité et ce qui s’ensuit.

Des rapports superficiels

N’eût été du journaliste Alan Berlow,
George Bush aurait peut-être réussi à imposer à l’histoire cette image de
lui-même d’un être à l’esprit scrupuleux et posé. Berlow a fait appel à la Loi
d’accès à l’information pour lire 57 mémos confidentiels qui lui ont été
adressés par son conseiller juridique, Alberto R. Gonzales, qui vient d’ailleurs
d’être nommé secrétaire à la Justice par le président Bush. Ces mémorandums ont
en général été adressés le jour même de l’exécution. Les rapports alors
présentés par Gonzales ne peuvent guère être plus superficiels.

Prenez le cas de Terry Washington, un
homme de 35 ans, déficient mental, dont la capacité de communiquer s’apparente à
celle d’un enfant de sept ans. Sa demande de clémence est parvenue au gouverneur
Bush au matin du 6 mai 1997. Après un exposé de 30 minutes par Gonzales, Bush a
coché «refusé», tout comme il l’avait d’ailleurs fait dans 29 autres cas lors de
ses 28 premiers mois à titre de gouverneur.

Parmi les questions importantes que
soulève la demande de clémence de Washington, celle qui touche le handicap
mental du condamné n’a jamais été présentée au jury. Elle n’est pourtant pas la
moins importante pour un esprit soucieux d’équité.

L’avis juridique rédigé par Gonzales
omet lui aussi de signaler d’une quelconque façon les limites mentales du
condamné, tout comme il ne mentionne pas non plus le fait que la défense a
échoué à faire inscrire au procès le témoignage d’un expert en santé mentale.

«De temps à autre»

Mis au fait de cette condamnation, des
avocats de Terry Washington ont plongé jusqu’aux racines de son enfance pour
constater à quel point sa vie se fondait sur les horreurs de sévices évidents.
Washington, tout comme ses dix frères et soeurs, a été régulièrement battu à
coups de fouet, de bout de tuyau, de rallonge électrique, de cintre et de
ceinture. Ce sont là des éléments de la plus grande importance, mais le jury de
Washington ne les a jamais entendus. Il n’y a aucune indication non plus que ces
réserves ont été communiquées à Bush par Gonzales.

Dans son autobiographie, Bush a écrit
qu’il n’est pas de son devoir de «renverser la décision d’un jury à moins qu’il
n’existe de nouvelles preuves qui assurent que le procès a été d’une certaine
façon injuste». (C’est moi qui souligne.) Mais ces renseignements sur la
déficience mentale d’un homme battu toute son enfance et qui n’ont jamais été
entendus par le jury, cela ne suffit-il pas?

Lorsque le journaliste Alan Berlow a
demandé directement à Alberto Gonzales si Bush lisait les pétitions en faveur
des clémences, il a répondu qu’il le faisait «de temps à autre». Bush semble
s’en être remis tout entier aux avis de Gonzales, lesquels ont toujours été
favorables à la poursuite.

Un tiers des avis de Gonzales sont
consacrés à décrire le caractère sordide des crimes commis. Gonzales ne rend pas
compte des limites intellectuelles de Washington et de la misérable inefficacité
de son avocat.

En réponse à une question franche de
Berlow, Gonzales a reconnu que ses rencontres avec Bush sur ces questions
capitales ne duraient en général pas plus de 30 minutes. Berlow l’a confirmé en
consultant l’agenda de Bush au matin de l’exécution de Washington, voyant le
tiret de la demi-heure ainsi rédigé: «Al[berto] G[onzales] – Execution».

*Texte publié dans l’édition courante
du New York Review of Books et traduit de l’américain par Jean-François Nadeau.

Soeur Helen Prejean : Militante
contre la peine de mort, l’auteure s’est notamment fait remarquer à l’occasion
de sa défense de la condamnée à mort Karla Faye Tucker. Ses combats contre la
peine de mort ont notamment inspiré le film Dead Man Walking.*

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(Le 25 janvier 2005)