LA FRANCE : MON « NON » EST QUÉBÉCOIS

à l’approche du vote sur le projet de constitution européenne, permettez-moi de vous transmettre cette opinion d’un citoyen français qui met en garde contre certaines conséquences graves de son adoption intempestive, à partir d’une situation qu’il connaît bien, celle du Québec, pris dans le carcan canadien qui l’étouffe lentement, mais sûrement.

Bonne chance !

Pr Jean-Luc Dion
Titulaire retraité de Génie électrique
Spécialiste en ultrasons et cavitation acoustique
Université du Québec à Trois-Rivières

P.S. N’hésitez pas à faire partager ce texte à vos correspondants si vous pensez que cela peut stimuler leur réflexion à l’approche de cette échéance…


Mon NON est québécois !
Jean-Louis ARCHAMBAULT, PARIS.
TRIBUNE LIBRE 9 mai 2005
VIGILE – Québec, http://www.vigile.net/05-5/TL-2.html#7

Un événement singulier va se produire en France le 29 mai prochain. Les électeurs vont devoir répondre par OUI, ou par NON, à la ratification d’un document de 191 pages(version française), qu’au moins 99% d’entre eux n’auront pas lu dans son intégralité.

Les Français sont donc invités à donner un blanc-seing à un traité-roman, que personne n’est censé comprendre, mais qui engagera leur avenir pour très longtemps. A prendre ou à laisser…

A quel démarcheur, nous présentant un contrat aussi dense, technique et contraignant, rempli d’alinéas et sous-entendus, accepterait-on de donner sa signature ?

Une façon bien étrange, en réalité, de pratiquer la démocratie dans un pays dont les manières s’apparentent déjà à celles d’une monarchie républicaine et où les députés-godillots, rangés comme un seul homme derrière l’exécutif, ne finissent par susciter au mieux qu’indifférence de la part de leurs électeurs.

C’est dans ce contexte qu’une constitution européenne nous est proposée, qui viendrait se superposer dans un premier temps à la nôtre et donner corps aux objectifs d’organes non élus aux pouvoirs déjà exorbitants : Commission et Banque Centrale Européenne. Subordonner le politique, le culturel et le social aux règles d’une économie ultra- libérale: voilà l’obsession du traité, dans lequel reviennent, un nombre incalculable de fois, les mots « marché », et « concurrence ». Les passages consacrés à l’Europe sociale n’étant que déclarations d’intention, professions de foi et saupoudrages qui resteront nécessairement sans lendemain. Rien, en tout cas, qui puisse empêcher les conseils d’administration des firmes transnationales de décider sans contrôle du sort d’un nombre croissant de citoyens de l’hexagone. Rien qui soit susceptible de freiner l’accélération des délocalisations, pratiquées par d’aucuns comme l’étaient les saignées des médecins, autrefois censées guérir le malade.

Dans la ligne de mire : destruction du code du travail, traque des services publics, précarité grandissante, remise en cause d’acquis sociaux fondamentaux arrachés par des décennies de lutte.

Le capitalisme d’Etat étant mort depuis longtemps, les nouvelles règles de concurrence enlèveront à l’Etat français les derniers leviers économiques qu’il possédait. Le parlement, dont la constitution actuelle réduit déjà considérablement les pouvoirs, se verra rétrécir aux dimensions d’une assemblée consultative. Et ce n’est certes pas dans le parlement européen, dût-il disposer de pouvoirs accrus, que se reconnaîtront les Français : assemblée pléthorique où les clivages nationaux traditionnels ont disparu, et dont le fonctionnement complexe échappera pour l’essentiel aux citoyens.

Les centres de décision s’éloignant encore, et leurs mécanismes devenant de plus en plus opaques, le cynisme pour la classe politique, déjà inquiétant à maints égards, risque de prendre des proportions insoupçonnées.

En réduisant le mot « nationalisme » à son acception guerrière de la première moitié du vingtième siècle, les technocrates de Bruxelles et ténors du OUI font bien peu de cas des vertus des nations. Celles qui, réunies, ont fait le génie de l’Europe, et assuré son rayonnement dans le monde entier.

Ils occultent un débat fondamental, celui de la personnalité des peuples qui composent les différentes nations européennes, attachés à leurs traditions, leur culture, leur langue, la longue histoire d’émancipation de leurs pays respectifs. Imprégnés souvent par leur religion, dont les conflits avec le pouvoir séculier, différents d’un pays à l’autre, ont conduit aujourd’hui à un équilibre dans la quasi-totalité des Etats de l’union. Vouloir dépouiller les démocraties actuelles de prérogatives essentielles, pour le bien supposé de leurs citoyens, et fondre les peuples européens dans un moule unique n’a pas de sens, et n’est pas souhaitable.

Le lecteur patient et attentif du traité ne manquera pas de sursauter en découvrant quelques articles phares, comme celui-ci : « la Constitution et le droit adopté par les institutions de l’union, dans l’exercice des compétences qui sont attribuées à celle-ci, priment le droit des états membres. » (article I-6). Voilà qui annonce, inévitablement, des procès interminables et mortifères intentés à l’Etat français par les communautés les plus diverses, qui voudront contourner la loi française et faire valoir leurs droits. A la rescousse, une escouade d’avocats internationaux de renom, au service de grands groupes d’intérêts, mettra rapidement à mal les fondements mêmes de la République française, et rendra caduques ses lois.

Cela peut être vrai pour des communautés religieuses, puisque, selon la charte des droits fondamentaux du traité, « toute personne a la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » Faudra-t-il revenir cent ans en arrière, et recommencer la lutte pour la séparation des Eglises et des Etats, qui a conduit notre société à tant de déchirements ? Mais cela peut s’appliquer aussi à ce qui est le ciment même de notre nation, et que les Français ont tort de considérer comme indestructible : notre langue. La directive Bolkenstein sur la libéralisation des services a récemment polarisé toutes les attentions. Mais, inévitablement, et au train où vont les choses, la Commission créera également des références communes entre les pays membres, pour ce qui est de « la liberté » pour les entreprises de choisir une langue nationale dans la sphère du travail. Point besoin d’être devin pour savoir, alors, quelle langue sera choisie… Et il ne faudra pas beaucoup de temps, non plus, pour rendre inapplicable l’article de notre constitution : « la langue de la République est le français. »

Certes, vous trouverez aussi dans le traité ( cela ne mange pas de pain ! ) quelques mots affirmant le respect de la diversité culturelle. En réalité, la primauté du droit européen sur le droit des Etats ira sans cesse en s’affirmant davantage. Et, par une formidable régression, nous devrons nous battre, à l’intérieur du carcan fédéral, pour préserver l’essentiel, et ce qui fait notre essence même : l’égalité de notre culture et de notre langue, le droit, par exemple, de parler notre langue maternelle dans notre pays, sur notre lieu de travail.

Qui se préoccupe aujourd’hui en France et en Europe des luttes de la province du Québec, à l’épreuve de l’étau fédéral canadien ? Beaucoup d’entre nous ignorent, en fait, que « la belle province », avec 82% de francophones et plus de 90% de citoyens maîtrisant la langue française, est culturellement aussi homogène que la moyenne des Etats européens. Et pourtant, la cour suprême du Canada et le pouvoir canadien anglophone n’ont de cesse de vouloir dicter au Québec ses lois linguistiques, par des procès récurrents contre la charte de la langue française, érodée sans cesse davantage depuis 25 ans par des jugements successifs.

Est-ce vers cela que tend l’Europe de Bruxelles, avec ses pluies de directives passées en catimini, qui ne font l’actualité qu’à la veille d’un référendum, et ses procès pour déviance intentés aux Etats ?

La paix ! Certes l’Europe nous a, dans son souci du dialogue et du rapprochement entre les nations, évité fort heureusement les grands conflits militaires qui l’ont conduite au suicide au siècle dernier. Mais comment accepter qu’une confédération de plus de 450 millions d’habitants ne soit pas capable d’assurer seule sa défense ? Le texte sur la politique de sécurité et de défense commune de l’Union (PESC) indique qu’elle « est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée » dans le cadre de l’OTAN. Ce qui veut donc évidemment dire que la défense européenne restera ( ad vitam ? ) sous la tutelle de Washington.

Ainsi, les pressions répétées de l’administration américaine sur les autorités européennes, poussant à l’adhésion de la Turquie à l’Union, ont-elles toutes les chances de recevoir à l’avenir un écho favorable. La Turquie constituant, comme chacun sait, un avant-poste de l’Otan et du dispositif états-unien au service de la politique militariste menée au Moyen Orient.

L’Europe sera-t-elle précipitée dans des conflits qu’elle n’aura pas voulus ? Quant au futur ministre des affaires étrangères de l’Union, représentant 25 ou 27 nations, n’est-il pas d’ores et déjà condamné à manifester son impuissance et son ridicule ? Pensons à la multiplicité des positions européennes lors du déclenchement de la guerre contre l’Irak. Et a-t-on au moins pris en considération les risques accrus d’attentats terroristes majeurs sur le sol européen ?

Mais l’hypocrisie des dirigeants européens n’est pas, loin s’en faut, circonscrite aux proclamations sur une nécessaire défense indépendante pour l’Europe, allant de pair avec la banalisation de la présence américaine sur le vieux continent. D’une manière particulièrement choquante, le silence est de mise sur la liste déjà longue des pratiques et initiatives contrevenant à la notion même d’égalité des cultures, et qui risquent, à terme, d’enlever toute légitimité démocratique à l’Union.

Il ne suffit pas, en effet, que la majeure partie des congrès scientifiques d’importance, même s’ils ont lieu en France, se déroulent en anglais, ni que les chercheurs écrivent ou fassent traduire leurs publications dans cette même langue. Que les lois sur l’affichage et l’usage du français dans les entreprises soit bafouées.

De plus en plus, les directives de l’Union sont envoyées en anglais uniquement, et les appels d’offres rédigés dans cette seule langue. Dans plusieurs universités d’Europe du Nord, ( hors Royaume Uni ), l’enseignement de certaines disciplines ( économie, gestion, informatique notamment ) est donné directement en anglais, aux dépens des langues « indigènes ». A Bruxelles, les réunions entre fonctionnaires et autres séminaires de formation se font le plus souvent en une seule langue: l’anglais, utilisé au-delà de toute nécessité. Nombre de fonctionnaires sont d’ailleurs recrutés à la condition expresse d’être de langue maternelle anglaise. Gage de compétence ou discrimination ?

La traduction en français des étiquettes, modes d’emploi, notices de composition de tous produits circulant dans le commerce, y compris les produits alimentaires et pharmaceutiques, devrait être remplacée par une version unilingue anglais, ou un petit dessin, pour les non-anglophones… et autres analphabètes !

Le plus sérieusement du monde, un groupe de conservateurs britanniques a récemment proposé qu’une seule langue de travail soit maintenue dans l’Union : la leur. Motif invoqué : une économie de près de deux euros par an pour chaque citoyen de l’Union. L’âme des peuples ne pèse pas très lourd !

Toutes ces propositions, provisoirement rejetées ou amendées, reviendront inévitablement sur le tapis, et n’ont aucun caractère anecdotique. Elles traduisent une arrogance et un mépris croissants pour tout ce qui ne relève pas de la culture des nouveaux maîtres économiques du monde. Et il va de soi que, derrière un utilitarisme affligeant, le choix de l’anglais comme langue dominante procure des avantages massifs, d’ordre politique et économique, aux citoyens de l’UE dont il est langue maternelle.

Aucune donnée démographique ne justifie pourtant pareille hégémonie. Il peut être utile de rappeler que l’anglais, avec 65 millions de locuteurs ( Royaume Uni et Irlande confondus) n’est que la quatrième langue maternelle parlée sur le continent européen, et la troisième langue de l’Union, derrière le russe (120 millions), l’allemand ( 95 ), et le français (67).

Il n’y aurait donc rien de fatal à cette course folle vers l’unilinguisme, si les dirigeants des grands Etats de l’Europe continentale, par un laxisme ou une myopie consternantes, ne favorisaient cette évolution vers une hiérarchie de facto des cultures. S’ils ne passaient pas sous silence cette dérive étrangère aux principes de diversité dont ils se gargarisent. S’ils encourageaient l’utilisation des langues de travail officielles autres que l’anglais dans les instances européennes, comme il est prévu par les traités. Ou informaient simplement les populations des différents pays de l’Union de leur droit élémentaire à promouvoir et à défendre leur langue.

Au lieu de cela, nos dirigeants « s’autocongratulent », toutes dents dehors, et se pavanent sous l’oeil des caméras en multipliant les commémorations à la gloire de nos cultures réconciliées. Pour ce type de cérémonie, la France et l’Allemagne se placent au premier rang… pendant que, de chaque côté du Rhin, Français et Allemands communiquent de plus en plus en anglais…

Pour Adenauer et De Gaulle, quel pitoyable héritage !

Tournez la tête à droite et à gauche, et voyez-les donc, nos politiques les plus en vue… juchés fièrement sur le cheval de Troie anglo-américain et brandissant, benoîtement, l’étendard d’un nationalisme qui n’est pas le leur !

L’Europe va dans la mauvaise direction, on le voit bien. D’abord parce que la culture est restée en marge de sa construction, axée sur le développement d’une union économique et monétaire.

Et qu’une prise de conscience reste à faire : car derrière l’éloge des différences et les incantations sur l’exception et la diversité culturelles, se profile un monde triste et uniformisé, racorni, ratatiné, d’où tout exotisme aura disparu : « macdonalisation » accélérée des paysages et des esprits.

Le traité constitutionnel, s’il est ratifié, ne fera qu’avaliser ce processus, plongeant le citoyen dans la liberté illusoire de proposer, protester, pétitionner…. Un seul nationalisme aurait encore droit de cité : celui des Américains, dont il est interdit de rire, lorsqu’ils accrochent un drapeau à bannière étoilée sur leurs voitures, l’autre des Anglais, dont les tabloïds xénophobes se déchaînent régulièrement contre les représentants des Etats continentaux ou diverses communautés, sans qu’aucun de leurs rédacteurs ne soit jamais inquiété par les tribunaux.

Pourquoi attendre, dans ces conditions, que les Anglais disent NON à notre place ? !…. A moins de supposer que, après avoir été exonérés des accords sur l’espace Schengen, de dispositions sur la législation du travail dans l’Union, de la monnaie unique, etc…, ils ne le soient aussi du futur traité constitutionnel, que seuls les Etats du continent auraient accepté.

Dire NON, ce n’est pas voter pour un quelconque repli, comme le prétendent les tenants du camp du OUI, volontiers donneurs de leçons. C’est donner un coup d’arrêt à une Europe qui s’égare sur des chemins qui n’ont rien à voir avec ceux de ses Pères fondateurs. Les idéologues du OUI auraient-ils perdu tout idéalisme ?

Ils doivent bien comprendre, en tout cas, qu’ils n’ont pas le monopole de l’amour pour l’Europe, et qu’il est permis d’imaginer une autre Europe que la leur.

Il existe un cadre juridique, le traité de Nice, valable jusqu’en 2009, qui laisse aux Européens le temps de remettre les choses à plat, en toute sérénité, et de redonner des points de repère à des citoyens désabusés.

L’Etat-nation, ou ce qu’il en reste, tellement décrié par les tenants d’un modernisme en trompe-l’oeil, n’est pas l’ennemi, mais le dernier rempart contre l’implosion de nos sociétés.

Il redevient une idée moderne, n’en déplaise à certains, dans le laminoir de la mondialisation actuelle. Alors qu’on voudrait nous en priver, il est le but suprême vers lequel aspirent des peuples tout entiers. Le meilleur exemple nous en est donné par le Québec, qui étouffe dans son statut de province. Si un référendum avait eu lieu là-bas fin avril, 54% des électeurs auraient voté OUI…à l’indépendance.

Déstructurer inconsidérément l’Etat-nation, c’est promouvoir une régionalisation qui remettra peu à peu en cause les frontières qui ont assuré la paix à l’Europe depuis le dernier conflit mondial. Et c’est prendre par là-même le risque de voir les pires nationalismes ressurgir. C’est donner un rôle de premier plan aux communautés, dont les intérêts égoïstes occuperont sans cesse le devant de l’actualité. Promouvoir un individualisme à courte vue. Favoriser l’action de grandes sociétés capitalistes prédatrices. Laisser le champ libre aux groupes multimédias géants qui font main basse sur l’imaginaire. Quelques exemples sont édifiants : AOL-Time Warner, numéro un mondial, est à lui seul propriétaire de 20 000 films et 32 000 séries télévisées. Sony et Universal contrôlent la moitié du marché mondial de la musique…

A moins de souhaiter pour l’Europe, nécrose fatale, une disparition de pans entiers de sa culture, ou d’ignorer la tragique et glorieuse histoire du continent, une confédération d’Etats-nations est la seule voie qui permette raisonnablement d’avancer. Une tâche immense attend encore ces Etats, qui devront toujours se rapprocher davantage, harmoniser leurs législations dans les domaines les plus divers, coopérer pour la paix et assurer ensemble leur prospérité économique. Mais qui devront, aussi, conserver un pouvoir de décision dans le domaine économique et social, sous peine de sombrer dans le discrédit, et d’assister, impuissants, à des convulsions d’une ampleur inédite. Veiller à ce que les cultures et langues dites minoritaires ne disparaissent pas, tout simplement. Comme le patois de nos villages, après des siècles d’existence, s’est éteint en deux générations.

Pour cela, il est indispensable qu’une politique linguistique responsable soit fondée sur le principe d’égalité des citoyens, et par conséquent d’égalité de leurs langues et cultures respectives, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, et le sera encore moins demain si le traité constitutionnel est adopté.

Votons NON pour aider les peuples d’Europe et d’abord les « petites nations » à rester ce qu’elles sont, car nous les aimons. En adressant aussi un message au peuple du Québec, ardent défenseur de la diversité culturelle, pour que, jamais, il ne se laisse minoriser ni folkloriser.

Et sans écouter les mystificateurs et autres Cassandre qui veulent nous intimider ou nous culpabiliser.

Après le NON, l’Europe vivra !

(11 mai 2005)